Elles tournents ou les réalisatrices à l’honneur !

Publié par , le 4 octobre 2011

Ellestournent.be, festival, premier jour.

Je ne suis pas une stressée de la vie, juste un peu, c’est donc armée de bonne intention et ma
besace pleine d’appréhensions qu’à 17h tapante, je suis déjà aux aguets. Je vois quelques
personnes s’affairer pour préparer le verre d’accueil.
Alors je profite du merveilleux cadre qu’est le jardin botanique et attend. Une fois les tables
mises, j’entreprends d’aller me renseigner sur le où qui comment je vais faire pour voir les
films sans sortir un sou de ma poche (c’est là un des avantages indirects d’être journaliste
amateur, trois fois amateur).
Mais rien n’est simple, il me faudra 1h, 2 verres de vin blanc et je ne sais combien de petits
fours (délicieux, savoureux…) pour me décrisper, pour que je rencontre enfin la responsable
presse, Gia, qui en deux trois mots m’explique que je n’aurai qu’à l’appeler pour avoir mes
entrées. Il est temps de me jeter à l’eau.

Le film ouvrant le festival, Matchma-King Mayor, ne me tentait pas. J’ai donc choisi El
Premio de Paula Markovitch (née et élevée à Buenos Aires en Argentine, elle signe avec El
Premio son premier long métrage par le biais duquel elle dévoile un pan de son enfance sous
la répression)
Le film s’ouvre sur une petite fille roulant en patin à roulette sur le sable, rien que le bruit du
vent et de l’eau, pas un mot. Voici Cecilia Edelstein.
Une bicoque à la vitre manquante remplacée par un bout de plastique claquant au vent, faisant
un bruit assommant. Une femme en bottes de caoutchouc et ciré sort et referme l’unique
battant de la fenêtre. La mère.

Pour cette première critique de film j’hésite entre me la jouer psycho-socio-dramatico-
cinéphile ou simplement laisser parler mes émotions. Je vais opter pour l’entre deux.
Habituée des salles obscures mais aussi des longues soirées cinéma en tête à tête avec mon
ordinateur, j’ai toujours eu des goûts très éclectiques, passant du bon gros blockbuster au petit
film indépendant d’auteurs, passant du gore à l’amour sans chichi, sans manière.
Ici, j’ai été surprise, surprise du temps qu’il m’a fallu pour rentrer dans le film.
Il m’a bien fallu trois quart d’heure pour que mon esprit harmonise l’histoire, pour qu’il
trouve le file conducteur de toutes ces scénettes oh combien savoureuses.
J’y ai distingué trois points de vue conférant à chaque scène une atmosphère particulière, celui
de la petite Cecilia seule, celui de Cecilia avec sa mère, celui de Cécilia en classe. 3 visions
pour une même personne.
Les scènes fixées sur Cécilia seule sont d’une tendresse infinie mais surtout pleine de solitude.
On y sent Cécilia encore enfant, jouant avec un rien, tournant en rond, dansant avec le vent
venu de la côte, elle est insouciante, loin des tracas.
Celles réunissant la mère et la fille nous offrent des secondes intenses de forte tension, l’air
se déchirerait presque. La mère bien que peu présente campe malgré tout un rôle magnifique,
elle nous fait passer le conflit à travers des silences et des absences sans nommer le mal, juste
en le vivant et en l’incarnant dans un quotidien qui pourrait passer pour normal s’il n’y avait
ce mensonge sur sa profession et celle du père, s’il n’y avait ces livres qu’on enterre sous le
sable.
Et puis, il y a Cecilia qui va à l’école, qui se mêle aux autres enfants, qui se fait une amie, qui
se confronte aux lois de l’amitié, à la curiosité, aux questions sur qui elle est vraiment.

Ces trois Cecilia vont finir par se rencontre, la solitaire va rencontrer l’encore enfant, l’encore
enfant va se confronter aux vérités que sa mère lui cache et grandir dans une sublime scène de
fin.

Tout arrive avec l’apparition d’un représentant de l’armée dans son école. Alors que cette
visite est perçue comme heureuse par tous, en particulier par la professeure, Cecilia tremble.
Belle scène que celle-ci. Plan rapproché sur Cecilia qui tremble, les yeux affolés et toujours
seule, ne pouvant rien partager. Ici enfin le « mal » est nommé, l’armée, la dictature est
effleurée. Le soldat annonce qu’un concours est organisé par l’armée, que pour cela chaque
enfant doit dessiner un drapeau et écrire une rédaction sur comment sont les soldats selon eux.
La professeure se met à écrire quelques mots au tableau, simplement pour que chaque enfant
puisse les orthographier correctement. Ou plutôt pour que chaque enfant se contente d’écrire
le politiquement correcte. L’armée doit être victorieuse, les soldats braves et les élèves
patriotes. Pour Cecilia l’armée aura tué sa cousine et les soldats seront fous.

Je me dois d’arrêter ici l’histoire sinon je passerai de la critique mise en bouche au résumé
barbant et navrant.

Maintenant, point de vue photographie et mise en scène, mis à part quelques longueurs qui ne
feront qu’endormir un peu le spectateur, le reste se tient bien. J’ai d’abord cru que le film était
fait selon les principes du Dogme 95 de Vinterberg et Von Trier, pas de musique ajoutée, pas
de mouvements de caméra imprévus ou abracadabrantesques, pas de jeu de lumière artificiel.
Mais non, l’image est juste simple, les couleurs pourraient être les couleurs d’un automne au
bord de la côte Belge (légèrement déprimant donc), la musique est presque imperceptible, elle
ne fait que souligner les moments intenses.
Niveau acteurs, je ne suis jamais objective lorsqu’il s’agit de films mettant en scène des
enfants, comment leur reprocher quoique ce soit dans la nuance des sentiments, dans la
finesse du jeu. Paula Galinelli Hertzog ( Cecilia) est émouvante et joue comme si cette
histoire était la sienne, jouer la solitude me semblera toujours compliqué, elle le fait avec un
naturel alarmant.
Lucia, la mère (Laura Agorreca, ayant déjà à son actif d’autres films inconnus de moi) rôde
tout au long du film, ce qu’elle porte comme secret et ce qu’elle cache à sa fille tirent ses
traits, la rendent parfois distante et injuste envers Cecilia. Ayant pris le parti de voir et de
sentir le film à travers la petite fille, c’est ainsi que le rôle de la mère se dessine.
Ce duo mère-fille ne fait que poser des questions du genre «Que garder sous silence ? Que
dire de soi sans mettre en péril le reste de la famille ? Quand grandit-on ? »

Pas le temps de me reposer les neurones, je sors du cinéma sous terrain pour aller prendre
place à la Rotonde pour le second film de ma soirée, Lesbian Factory de Su-Hsian (Susan)
Chen.
Là où El Premio m’avait bercé, Lesbian Factory m’a réveillé. Ce film respire la vie, l’amour
et la lutte social.
J’aurais du me pencher plus sur la condition de ces migrantes philippines, retenir le jargon
politique et social, retenir le pourquoi du comment elles ne sont pas payées. J’ai au contraire
retenu les sentiments, les liens forts tissés entre chacune de ces travailleuses.
C’est ici le point essentiel, le plus important, le rapport qui peut se faire entre condition de
travail et relation amoureuse.
Le film fonctionne par jour et par événement marquant (de 2004 à 2009), on suit ces femmes
dans leur recherche de reconnaissance, dans leur lutte pour obtenir leurs salaires, dans leurs
interrogations, dans leurs envies de retourner au pays et surtout dans leur façon de palier le
vide affectif que l’éloignement avec la famille crée.
Entassée dans ce dortoir de la firme Fast-Fame Technolgy, attendant d’être rapatriées pour
les unes, d’être envoyées aux quatre coins du pays pour les autres, alors qu’elles ne sont que
numéro et objet aux yeux des employeurs, elles se créent leurs identités propres, cherchant le
contact humain où elles peuvent le prendre c’est à dire entre elles. De connaissance, à amitié,
à amour, les couples se forment, des couples qui sonnent vrais. L’amour y est simple, je te
plais, tu me plais, tu fais battre mon cœur…tiens moi la main et supporte avec moi l’attente et
l’injustice.
Sharlyn, Jen, Lan, toutes protestent et se tournent vers le TIWA (Taiwan International
Workers’ Association), elles vont apprendre à faire respecter leurs droits mais cela n’est pas
sans difficulté. Et pour soulager la lourdeur de la situation, elles trouvent le moyen de rire et
d’aimer. C’est naturel.
Je sais que la comparaison s’arrêtera là mais je pense à Brockeback Mountain, ou encore Le
Clan, films dans lesquels chaque personnage va chercher dans l’autres du même sexe ce que
l’environnement ne lui apporte pas. La situation crée la relation, la provoque.
Sauf qu’ici, c’est du cinéma réaliste.
Le film-documentaire à visée social me rebute d’habitude. Rien de tel cette fois-ci. Le ton
documentaire dessert parfaitement le sujet, il le rend plus digeste et permet de rentrer dans
le quotidien de ces femmes sans passer pour un voyeur de seconde zone. Elles partagent
simplement ce qu’elles ressentent, elles nous racontent leurs couples avec beaucoup de pudeur
et d’humour.
Le film suit donc le combat des ces femmes jusqu’à l’achèvement de la lutte, le retour au pays
et pose la question « Les couples formés le sont-ils resté ? ».

2ème jour. Je sais que je ne pourrais assister aux projections de films, je décide de participer à
la remise du prix Cinégalité. Ne m’attendant à rien, j’ai été agréablement surprise des choses
que j’y ai entendues et de ce que j’y ai vu.
Il n’est pas étonnant que ce prix vise à récompenser de jeunes réalisatrices qui de par leur
travail tente de changer la donne, de faire la peau aux stéréotypes féminins. Les métiers de
l’audio-visuel restent un secteur fort masculin, tout comme l’industrie cinématographique en
elle-même. Je peux vous citer 10 noms de réalisateurs mais demandez moi de vous citer 10
réalisatrices et mon peu de connaissance sur le 7ème art s’écroule.
Cela est bien triste et c’est contre cela que le prix Cinégalité existe.
Le tout pourrait se résumer ainsi ; c’est une volonté d’inscrire la femme dans le monde audio-
visuel au même rang que l’homme et de récompenser les jeunes réalisatrices qui offrent par
le biai de leurs films une vision autre de la femme sur le grand écran, qui tente de surpasser
la différence des genres pour atteindre une sorte de transgenre visuelle, ni homme-ni femme
juste art.
Je ferai abstraction de tout le blabla (au demeurant fort intéressant) franco-néerlandophone
pour vous parler des 2 lauréates.
La première, Lotte Knopean avec Na Vespera.
Ce n’est qu’après la fin de la remise des prix que le sens de ce film m’est apparu. Est-ce le
film qui fait le contexte ou le contexte qui fait le film ?
C’est en tout cas grâce au contexte du prix que le film ne m’a pas semblé qu’une suite de
belles scènes (la lumière de certaines scènes étaient merveilleuses et rendaient le tout très
touchant) mais bien un bout d’histoire, une tranche de vie d’une mère élevant seule sa fille,
parsemée de question sur le grand amour et de réflexions profondes sur Twilight. Na Vespera
ou Striptease de femmes fortes.

Le deuxième, celui qui sans conteste m’a le plus enthousiasmée, Le genre qui doute de Julie
Carlier.
Une bombe, un pur enchantement. Rien ne me plait plus qu’un film qui traite la tristesse à
coup de blague et de légèreté. L’héroïne, car c’en est une, nous raconte sa vie de transsexuelle
avec énormément de recule, beaucoup de philosophie, ce qu’il faut de sentiments pour
nous entraîner avec elle. Ces monologues intimes sont entrecoupés de scènes de répétition
des Drags Kings de Bruxelles. J’ai trouvé ce mélange extraordinaire, il porte un message
fort. De plus, ne serait que scénaristiquement parlant, le tout se déroule avec une aisance
agréable pour l’œil et l’esprit. Les informations, les souffrances, les messages dits ou non dits
nous traversent sans impression de lourdeur. C’est sans compter les répliques divinement
cinglantes, humour noir en plein, que nous assène l’héroïne – « T’as de la chance d’avoir une
copine déjà que t’es qu’un trans » ; « Quand on est un trans on veut combler tout les manques
mais c’est impossible ; « Si t’as pas un bout de pénis t’es pas un vrai homme »- autant de
répliques qui pointent la nécessité dans la société actuelle d’être mis dans des cases et la
difficulté de se construire la sienne et de la faire accepter.
Bref, dès les premières secondes où l’on voit l’héroïne se coller au fur et à mesure des
cheveux coupés au dessus des lèvres, sur les côtés, se dessiner des favoris et se raconter,
le sujet et le ton est donné. Il ne reste plus qu’à se délecter du tout et de féliciter ce prix
d’exister.

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