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Cinéma Clip, la jeunesse serbe vue crûment via le téléphone d’une ado

Publié par Matthieu Matthys, le 12 juin 2012

Spécial Brussels Film Festival 2012

Film projeté le 12 juin à 21h (Flagey – Studio 5)

Clip de Maja Milos

Genre : Drame social

Avec Isidora Simijonovic, Vukasin Jasnic

Elle n’a rien dans la tête cette jeune Serbe de 14 ans. Rien si ce n’est un besoin insatiable de sexe, de drogue et d’alcool. Sans oublier son téléphone portable qui lui permet de tout filmer en espérant jeter un défi au temps, passer à la postérité, imprimer sa marque, vivre.

La Serbie d’aujourd’hui a perdu, à l’instar de sa superficie, une partie d’elle-même. Les repères historiques et la culture légendaire des Balkans ont laissé la place à l’instabilité économique, culturelle et sociale que les conflits successifs que connu cette nation européenne ont largement encouragé. Depuis les guerres en Bosnie puis au Kosovo, la région n’est plus une puissance militaire en soi mais reste malgré cela une poudrière sociale où la jeunesse actuelle, qui n’a pas réellement connu ces guerres, est en proie à un mal difficilement gérable : celui du doute et de l’errance. Clip nous montre la réalité très dure des populations les plus défavorisées du pays à travers les yeux des jeunes. Des jeunes qui, plus qu’ailleurs, dérivent lentement vers la déchéance la plus totale. Ce film est un film dur, brutal, sans tabou qui mérite une critique un peu différente car le cinéma serbe nous montre encore une fois qu’il est marginal.

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Bref, j’ai vu un film serbe.

En lisant le pitch, je me dit « Chouette, le festival va enfin nous montrer un long métrage osé ». Puis, dossier de presse en main, je me souviens « Merde, c’est un film serbe ». Trop tard, j’ai signé pour le voir et puis, c’est ça le journalisme de terrain. Une minute trente-cinq de bobine, déjà une paire de seins cachée heureusement par un habit, une culotte propre et une main dedans.

Je rencontre à l’écran une jeune serbe pas très polie, mal éduquée, en conflit avec ses parents, au père malade et souffrant, vivant dans une banlieue serbe minable, droguée à la cocaïne, alcoolique notoire, s’estimant belle et fournie d’amies aussi mal-en-point qu’elle. En gros, le genre de fille qui a tout pour plaire à la belle-famille. À ce moment-là, je me dis « C’est mal barré pour elle, elle va finir morte d’overdose ou pire, enceinte ». Pire, pas vraiment, car c’est sans compter sur celui qu’elle convoite, un jeune homme aussi perdu qu’elle dans sa vie aux mœurs douteuses et au caractère très balkanique, c’est-à-dire froid et lourdement agressif. J’aurais pu m’en satisfaire mais la réalisatrice n’en est pas restée là. Ça y est, c’est dévoilé, on voit un premier pénis mais je vous rassure tout de suite, il est propre selon les dires de la jeune adolescente et c’est le même pendant tout le film.

Enfoncé dans mon fauteuil, je me surprends à parler seul : «Jusqu’où ça va aller ?», «Quelle vision apocalyptique de la Serbie !», «Tiens, c’est bizarre, personne ne quitte la salle…», «Mal élevée mais propre sur elle, elle change de culotte et de soutien-gorge toutes les scènes quasiment» ou encore «Que fait Pascal, le grand frère ?». En résumé, je suis pas à l’aise, je me sens à la fois voyeur et piégé.

Le film continue sa route. Fellation, dispute, fellation, drogue, alcool, fellation, errance, tristesse, fellation, fétichisme, brutalité. C’est là que je me dis «Jean-Marc Barr n’a pas inventé le «reality sex», c’est les serbes».

Bref, j’ai vu un film serbe.

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Passé cet exercice de style un peu ironique et légèrement tendancieux pour vous expliquer le scénario, il faut tout de même retomber sur terre et souligner que ce film est avant tout un excellent docu-fiction. De fait, il apporte une vision réaliste d’un mal que vivent bons nombres de jeunes dans les pays en proie aux difficultés économiques comme c’est le cas de la Serbie aujourd’hui. En plus de nous présenter toute la déchéance de cette jeunesse, la cinéaste Maja Milos nous met au défi de regarder l’insoutenable, le politiquement incorrect, de regarder la réalité en face. En tant que cinéphile, on regrette quelques fois que les réalisateurs n’ont pas été au bout des choses et n’ont pas su exploiter à fond leur sujet. La réalisatrice nous prouve avec Clip que c’est possible même si la limite de l’acceptable est parfois franchie. Ce long métrage est une merveille scénaristique et humaine. En nous faisant entrer au plus profond des choses, l’histoire nous entraine émotionnellement au coeur du problème. Pays déchiré par la crise, peuple humilié par l’histoire, jeunesse oubliée par la société, et vous obtenez un duo de protagonistes qui est, certes, à fustiger à bien des égards mais qui au final ne fait que tenter une chose : vivre au travers de son époque.

P.S. : Le film est à interdire purement et simplement aux mineurs d’âge, ne vous y rendez dès lors pas en leur compagnie.

Matthieu Matthys