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Cinéma Interview de Mehdi Dehbi alias Yacine dans « Le fils de l’autre »

Publié par Matthieu Matthys, le 11 avril 2012

Mehdi Dehbi dans "Le fils de l'autre" © Cinéart

Mehdi Dehbi est un jeune homme que nous ne connaissions pas vraiment et que, dès lors, nous avions hâte de rencontrer. Cet acteur belge nous a époustouflé dans le rôle de Yacine pour le film « Le fils de l’autre » de Lorraine Levy.

D’une maturité exemplaire, il est assurément l’un des grands espoirs du cinéma belge et plus largement francophone. Une promesse du septième art qui nous a accueilli de manière sympathique et humble pour une rencontre amicale fin de la semaine passée à Bruxelles.


Vous incarnez dans «Le fils de l’autre» le personnage de Yacine. Lorraine Levy a très vite pensé à vous. Quelle a été votre réaction lorsqu’elle vous a contacté ?

Avant de la rencontrer, j’ai lu le scénario et en le lisant, je sentais qu’il fallait faire attention car tout allait dépendre de la personne qui porterait le projet et du regard de celle-ci. Si cela ne me convenait pas, il était possible que je refuse.

Lorraine Levy est quelqu’un qui a un regard doux et un regard ouvert sur les gens et sur les choses. Dans le travail, elle est ouverte à la création collective, à «faire ensemble», ce qui pour moi, était précieux sur un sujet comme celui-là. Au vu du sujet, il fallait porter ce projet avec l’idée d’être ensemble et de ne pas être figé.

Je suis quelqu’un de très intuitif, ce qui m’a aidé à sentir chez Lorraine Levy que je pouvais lui faire confiance, que j’étais entre de bonnes mains. C’est quelqu’un de très doux, de très sympathique. Elle aime ses acteurs, elle aime son équipe, elle aime ce qu’elle fait. Vous ne la verrez jamais hausser le ton ou crier sur quelqu’un, c’est impossible. Cela donne une ambiance harmonieuse.

Vous êtes belge, liégeois de surcroit, n’avez-vous pas eu de mal à entrer dans la peau d’un palestinien ?

Je me considère comme un citoyen du monde, sincèrement. Je ne dis pas cela comme des paroles en l’air. C’est peut-être mon métier qui m’amène à penser de cette façon parce qu’il faut que je sois le plus ouvert possible pour passer d’une vie à l’autre, sans juger. Si je juge les personnages que j’incarne, je salis mon travail.

Pour répondre à la question, non. On peut me faire jouer un pakistanais, un afghan, un brésilien, un italien, je prends tout du moment que c’est un être humain. Après un animal pourquoi pas (rires).

Vous êtes la clé de voûte de l’histoire, le personnage central. Cette lourde responsabilité ne vous a-t-elle pas fait peur à la lecture du scénario ?

Non. Le rôle n’est pas tout à fait défini et écrit au scénario. Le rôle, il se crée, il devient vivant, il se matérialise. Il devient mon corps, mes sentiments, ma façon de voir les choses. Ca devient moi et ce que Lorraine a imaginé du personnage. C’est un mélange. Quand je travaille, je démarre de zéro, le personnage est à 100 et on se rencontre tous les deux à 50. Je donne de moi et j’invente pour ce qui n’est pas moi. Du coup, je ne vais pas chercher quelque chose d’extérieur, de factice ou de difficile. Je ne vais pas fabriquer de toute pièce, je ne travaille pas comme cela. Je travaille séquence par séquence, je cherche à savoir qui est ce personnage, en quoi il me ressemble et en quoi il est différent. Je le crée petit à petit. Bien sûr, je prépare le film avant, physiquement je le prépare toujours, car j’ai en tête que tous les personnages n’ont pas le même corps que moi, la même manière de voir les choses, la même position vis-à-vis du monde, …

Faut travailler. Dès lors, je n’ai pas peur.

Yacine est un personnage plein de maturité et de recul sur les choses, est-ce que Mehdi lui ressemble dans la vie ?

Oui, c’est justement la rencontre entre le personnage et l’acteur. Vraiment, quand je démarre, je lis, je reste neutre et je vois comment je peux le rejoindre. Qu’y a-t-il de moi en lui ? À partir de là, je travaille uniquement sur lui. Je cherche à savoir la couleur, l’ambiance, la matière dans laquelle il évolue. Doucement, je commence à savoir qui il est, et à savoir quand je suis lui et quand je suis moi.

Sur le plateau, se côtoyaient des juifs, des musulmans et des chrétiens. Même si on se doute que l’ambiance fût bonne, n’y a-t-il pas eu des moments d’émotions, des scènes plus difficiles à tourner ?

Comme on a fait le film ensemble, il y avait une grande cohésion. On s’entendait tous bien, il n’y avait pas de groupes. Maintenant, chacun a ses affinités. Mais vous avez raison, de temps à autres, quand la fiction rencontre la réalité, on se met à se questionner.

Pour ma part, je ne découvrais pas réellement l’ampleur de ce conflit. Ce n’était pas la première fois que je me rendais en Israël ou en Palestine, ce n’était pas la première fois non plus que je jouais un palestinien. C’est le troisième rôle de palestinien qu’on me propose. J’ai découvert la Palestine à travers un poème qui s’appelle «Pour la Palestine». Depuis, j’ai tout un chemin vers cet endroit du monde qui m’intéresse. Cela dit, je ne me mets pas à leur place, je ne suis pas né là, je ne vis pas là-bas. Néanmoins, j’y vais avec le plus d’ouverture possible. Cela dit, je ne suis pas étonné de certaines choses, je ne suis pas complètement novice, je ne débarque pas.

Vous avez fait de nouvelles rencontres sur ce tournage. Comment cela s’est-il passé avec tous ces acteurs ?

Je commencerai par Jules Sitruk. C’est la première personne que j’ai rencontrée, c’est tout de même le personnage le plus important pour le mien. C’est avec lui que j’ai le plus de scènes et avec qui j’échange le plus. Je me suis très bien entendu avec Jules et c’est très précieux. On s’est vraiment compris, sans devoir se parler quelques fois. C’est un garçon que j’aime beaucoup, un acteur que je respecte, on a beaucoup travaillé ensemble sans se juger l’un l’autre, sans se diriger, car il y a des acteurs qui dirigent les autres, c’est horrible.

Après, j’ai rencontré Khalifa Natour et Areen Omari. Quand on m’a dit que c’était Khalifa Natour qui jouerait mon père, j’étais très ému car c’est un monsieur que je «kiffais» assez bien. Je l’avais déjà vu dans beaucoup de films et j’admirais son jeu. J’ai appris beaucoup à ses côtés. Il ne m’a pas vraiment donné de conseil car il est humble et modeste mais, en regardant sa manière d’évoluer sur le plateau, j’ai beaucoup appris. Ensuite, il m’a beaucoup aidé sur le dialecte palestinien, recorrigeant certaines choses.

Et Areen Omari, c’est une femme avec qui on a rigolé. La relation qui est à l’écran est la même que celle que nous avons eu dans la vie. Elle est belle et c’est une excellente actrice.

Ensuite, on va parler de tout le monde comme ça (rires), Pascal Elbé, je ne l’ai pas beaucoup croisé car on n’avait pas beaucoup de scènes ensemble. Il est adorable et très gentil et Emmanuelle Devos pareil.

Que diriez-vous aux spectateurs pour leur donner envie de voir le film ?

Je n’arrive jamais à faire ça. On me l’a déjà demandé pour d’autres films. (rires)

Demandez à Lorraine Levy, elle vous le dira mieux que moi. Mais je peux tout de même dire qu’on a été sincère et le film est aussi sincère. On n’a pas cherché à mentir, à raconter quelque chose qu’on ne connait pas. Lorraine Levy est allée voir des familles palestiniennes, elle était proche du sujet.

Ce film peut toucher tout le monde. Maintenant, on aime ou on n’aime pas, chacun son avis.

Et puis, pour les belges et tous leurs petits problèmes linguistiques (rires), ils pourront y trouver leur compte.

Quelle sera votre actualité dans les prochains mois ?

Je mets en scène «Les justes» d’Albert Camus au théâtre de la Place de Liège, qui tournera en France l’année prochaine avec des acteurs palestiniens de Ramallah. On commence la création en octobre 2012 et on jouera ici en novembre et en avril 2013.

Après cela, je jouerai Roméo dans «Roméo et Juliette» mis en scène par David Bobee. La première sera à Lyon en septembre et à Paris, à Chaillot, en novembre.

Mehdi Dehbi, nous vous remercions pour votre franchise et votre disponibilité. Nous vous souhaitons une très longue carrière.

Propos recueillis par Matthieu Matthys