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Cinéma Interview exclusive de Lorraine Levy pour « Le fils de l’autre »

Publié par Matthieu Matthys, le 15 avril 2012

© Haut et court

C’était une après-midi ensoleillée que nous avons fait la rencontre de Lorraine Levy, réalisatrice du film au cinéma actuellement « Le fils de l’autre« . La réalisatrice française, qui n’est autre que la soeur de l’écrivain à succès Marc Levy, a répondu à nos questions avec gentillesse et honnêteté. Un moment agréable de partage sur un film de qualité qui ne passera pas inaperçu.

Vous nous revenez avec ce film après avoir réalisé deux longs métrages de bonne qualité. Ici, tout autre chose, direction le proche-orient et ses conflits géopolitiques et philosophiques. On sait que Virginie Lacombe est venue vers vous avec cette histoire, mais aviez-vous déjà à l’esprit de réaliser un film sur ce sujet-là ?

Non. On ne serait pas venu me chercher, je n’aurais jamais osé parce que c’est un sujet compliqué et délicat humainement parlant. Virginie Lacombe, en venant vers moi avec ce projet, m’a révélé l’envie que j’avais d’en parler et m’a donné la possibilité de le faire. J’ai mis du temps à me lancer car j’avais peur de tous les préjugés que je pouvais avoir là dessus, comme n’importe qui. J’avais également peur de mes propres failles. Donc, la seule façon pour moi d’être habilitée à m’emparer de ce projet, c’était de me dire que j’allais être en harmonie avec moi-même et, de fait, que je n’allais pas faire un film politique. Je ne pouvais avoir aucun jugement, ce n’est pas parce que je m’appelle Levy et que je suis juive que j’ai le droit de juger quoi que ce soit, non ! Je suis une citoyenne du monde. Ma judaïté fait que, bien sûr, ce qui se passe en Israël me touche, m’émeut, me bouleverse mais comme peut me bouleverser aussi ce qui se passe dans certaines parties du monde où des gens ne se comprennent pas et se font mutuellement souffrir.

Je suis allée là-bas pour faire un film émotionnel où je pouvais faire passer les émotions qui me traversaient.

Je n’ai jamais triché, tout a été filmé là-bas. On n’a pas cherché à faire au plus facile. Je n’ai pas triché non plus dans la mesure où, les idées d’ouvertures que véhicule ce film étaient à l’intérieur même de notre équipe qui était mixte. Il y avait des français, avec qui je suis partie, mais aussi des israéliens, des palestiniens et leurs religions respectives. Tout ce que cette équipe a pu donner d’elle-même a pu m’enrichir et m’ouvrir les yeux.

Je suis restée bien plus longtemps que les acteurs, j’étais là en amont. Je suis allée dans des familles, dans leurs albums de famille. Ces personnes m’ont montré des endroits, on a beaucoup parlé. Moi, j’écoutais, j’emmagasinais. De fait, ma mission de cinéaste n’était pas de porter un jugement mais, au contraire, de témoigner des émotions que j’avais ressenties là-bas. Ce que j’y ai rencontré, c’est une jeunesse extraordinaire de part et d’autre du mur de séparation. Une jeunesse qui disait la même chose : «On en a marre, on veut vivre, être tranquille, être libre, il faut trouver des solutions car on ne pourra pas éternellement continuer comme ça ! Dites-leurs, au reste du monde, ce que nous pensons !».

La jeunesse de Tel-Aviv m’a beaucoup marquée. Elle baigne dans une ardeur, dans une frénésie de vie faite de plaisirs. Tel Aviv est une ville incroyable qui vit 24h/24, moyenne d’âge 35 ans, et encore, à 35 ans on est un peu sur le retour déjà. La ville appartient à cette jeunesse-là. Sur la plage, on peut y dormir la nuit, on vient avec les copains, on installe un campement, on fume, on se fait des chamalllows grillés, on joue de la musique, c’est une liberté incroyable.

C’est cette ambiance que vous avez voulu faire transparaitre dans le film. On pourrait parler de docu-fiction ?

Je comprends ce que vous voulez dire, mais ce n’est pas un docu-fiction dans la mesure où c’est film qui dit la vérité sur ce que j’ai vu. Je me baladais sur la plage, je prenais des photos, j’écoutais ce qu’ils se disaient et je prenais des notes. Tout cela, ça se retrouve dans le film.

C’est un film qui a été fait pour rassembler et non pour diviser.

En installant les pères comme symboles de l’immobilisme, les femmes et les enfants comme symboles d’espoir, pensez-vous avant tout que ce conflit est une histoire d’hommes, de démonstration de force, de virilité ?

D’une part, les guerres sont souvent des histoires d’hommes, assez rarement des histoires de femmes. D’autre part, les hommes ont plus de mal à dire leurs émotions. Ce n’est pas de leur faute, cela fait des millénaires – de moins en moins heureusement – qu’on leur explique qu’un homme ne doit pas pleurer, qu’un homme ne doit pas être fragile, qu’un homme ne doit pas être faible. Aujourd’hui, l’homme se libère autant que la femme mais il lui reste toute cette hérédité. Les femmes, au contraire, on les a incitées à être en ligne directe avec leurs émotions.

C’est vrai que dans le film, mes hommes sont plus mutiques, plus silencieux car ils ont du mal à être à l’écoute de leurs émotions. Puis, ils sont eux-mêmes le fruit de cette politique héritée de leurs pères. Tandis que les femmes sont des mères. Finalement, ce film ne fait pas l’apologie des femmes, il fait l’apologie des mères. Je suis personnellement convaincue que la plus grande force humaine, ce sont les mères. Si celles-ci faisaient alliance, le monde filerait plus doux.

Concernant l’histoire en elle-même, vous avez choisi l’échange d’enfants comme fil rouge. N’avez-vous pas été influencée dans ce choix par des films comme «La vie est un long fleuve tranquille» d’Etienne Chatiliez ou, plus récemment, «L’empreinte de l’ange» de Safy Nebbou ?

Oh non, pas du tout. Ce n’est pas inspiré de cela.

C’est certain que, lorsque j’ai lu le scénario de départ, j’ai pensé que l’échange d’enfants n’était pas une originalité. Si on vous dit que c’est une histoire d’amour, il y en a des milliards aussi. Ce n’est pas la situation de départ qui fait la spécificité d’un film, ça n’en est que la thématique. Après, le tout est de savoir ce qu’on va faire de cette thématique. Dans cette thématique là, il y a des films très différents comme «La vie est un long fleuve tranquille» qui est une critique sociale comique. Il y a aussi «Toto le héros».

Ici, j’ai poussé cette fameuse thématique à l’extrême et à faire s’affronter, non pas des gens qui ont de l’argent et d’autres qui n’en ont pas, mais bien des ennemis emblématiques. La phrase la plus importante du film de mon point de vue, c’est lorsque les deux garçons juif et palestinien se regardent dans le miroir et que l’un dit à l’autre «Regarde, Isaac et Ismael, les deux enfants d’Abraham», autrement dit, ce sont les deux mêmes versants d’une seule et même pièce. Ces deux frères ennemis sont, en réalité, un seul et même personnage.

Vous nous dévoilez, entre autres, deux nouvelles têtes très prometteuses pour le cinéma francophone : Mehdi Dehbi mais aussi Areen Omari. Est-ce le budget serré qui vous a obligée à vous tourner vers de nouveaux talents, ou bien était-ce votre choix initial ?

À chaque fois qu’on fait un film, on cherche l’acteur qui nous semble être le plus apte au film. Pascal Elbé, j’avais déjà travaillé avec lui et j’avais très envie de réitérer l‘expérience. J’ai eu le sentiment qu’il serait formidable dans le rôle d’Alon. A contrario, je n’avais jamais travaillé avec Emmanuelle Devos mais j’aimais l’actrice, je me suis dit qu’à deux, ils formeraient un couple formidable et crédible.

Ensuite, Jules Sitruk, je l’ai vu grandir au cinéma. Quand je l’ai rencontré, j’ai eu le sentiment de rencontrer mon personnage car il a cette part d’enfance sur son visage et, en même temps, c’est déjà un jeune homme. Il a cette timidité, cette fragilité accouplée à une grande élégance. Bref, je me suis dit «c’est lui !». J’ai adoré travailler avec Jules qui, malgré ses 21 ans, est d’une précision et d’une maturité qui lui donnent une force de travail extraordinaire.

Mehdi Dehbi, quant à lui, je ne l’avais pas vu dans «Le soleil assassiné», film magnifique que j’ai vu depuis, mais je l’ai découvert dans un téléfilm qui est passé sur sur Canal + qui s’appelait «L’infiltré» et qui racontait l’histoire du groupe Abu Nidal. Quand j’ai vu ce film et cet acteur, je me suis dit qu’il brûlait la caméra. Parfois, il y a des magies comme ça, tel que James Dean. Ce sont des acteurs qui brûlent l’image, qui sont complètement magnétiques. J’ai, dès lors, voulu le rencontrer. Il aimait le scénario mais il attendait la rencontre car il voulait savoir ce je voulais faire de ce film. Quel chemin j’allais emprunter pour le traiter, étant donné les nombreuses possibilités que j’avais. En découvrant l’homme qu’était Medhi, je me suis rendue compte que le magnétisme qu’il a à l’écran, il l’a également dans la vie. Il a va faire une carrière extraordinaire, j’en suis convaincue.

Ensuite, je suis partie en Israel car je voulais travailler avec des acteurs israéliens et palestiniens. J’ai donc eu là-bas un directeur de casting israélien et une directrice de casting palestinienne. J’ai fait les rencontres et j’ai choisi les acteurs les plus emblématiques pour le film. Ca n’a jamais été, et ce ne sera jamais autrement.

Areen Omari, on la connait peu, c’est une actrice palestinienne qui a beaucoup tourné en Palestine. Elle me fait penser à Irene Papas qui est une actrice grecque magnifique. Elle a une beauté et une force extraordinaire.

Khalifa Natour, qui joue Saïd, on l’a vu dans «La visite de la fanfare» et «Le cochon de Gaza», on le connait un petit peu mieux.

Quels sont vos futurs projets?

J’ai écrit un scénario que nous allons, j’espère, tourner au printemps prochain avec les mêmes producteurs. Fanny Ardant a accepté le rôle principal. Ce sera donc un film que nous tournerons en France avec Fanny Ardant.

Lorraine Levy, nous vous remercions d’avoir consacré une partie de votre temps à nos lecteurs et nous serons présents, avec plaisir, pour vos prochaines réalisations.

Propos recueillis par Matthieu Matthys