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Théâtre « La maman du petit soldat » à l’Atelier 210

Publié par Matthieu Matthys, le 10 février 2012

Les jours du théâtre dramatique sont-ils comptés ? À cette question, de nombreuses personnes vous diront que le vaudeville et la scène burlesque ont su se substituer aux autres styles théâtraux plus abstraits dont la mise en scène elle-même relève de l’analyse approfondie. Pourtant, la pièce de Philippe Sireuil, La maman du petit soldat, est un pied de nez à la facilité et aux textes simplistes. De fait, cette version contemporaine d’un triumvirat familial mère-fils-fille aux relations complexes est pétrie de qualité malgré une histoire peut-être trop ancrée dans le symbolisme.

Dès les prémices de la pièce, on est plongé dans une ambiance claustrophobique accentuée par une scène aux géométries erronées et aux couleurs mornes. Ce décor minimaliste nous envoie dans l’intemporalité et nous invite à nous axer sur les acteurs, sur les textes et sur les quelques rares éléments matériels plutôt que sur des moulures inutiles. Accompagné d’une musique inquiétante et saisissante, le récit prend sa forme. On nous balade alors entre deux familles triangulaires que tout oppose mais dont le destin semble se croiser inévitablement. D’un côté, une fille d’âge mûr légèrement névrosée et une mère psychorigide passent la nuit à se morfondre sur les cauchemars qu’elles font, et sur la question de savoir ce que leur fils et frère peut bien devenir dans une armée où il s’est engagé. De l’autre côté du miroir, une mère et sa fille se retrouvent seules face aux déchirements de la guerre et à l’adversité d’un conflit dont elles ne comprennent pas les enjeux. Le lien extra-temporel de ces deux familles matriarcales va s’établir par le personnage du fils qui est à la fois en pleurs face à sa mère quelque peu dépassée par une situation qu’elle ne maitrise pas et à la fois, fou de guerre et perdu dans un conflit où les ordres et la morale laissent place à la barbarie, aux cris et aux sanglots.

Mais ne pensez pas pour autant que ce diptyque est facile à comprendre, ce serait éluder la face abstraite de l’histoire. Et pour cause, les scènes s’entremêlent volontairement et on perd souvent le fil rationnel de la narration qui nous balance entre visions et apparitions, entre rêve et réalité, entre provocation et rédemption. Ce symbolisme vous accapare et vous invite à oublier vos repères concrets pour valser entre l’idée et l’image. C’est à vous de déchiffrer les enjeux et les messages de cette dramaturgie qui évoque une réalité en la présentant comme une fiction.

Si la mise en scène est impeccable, on peut aisément applaudir la prestation des acteurs. Dans un rôle de clé de voûte, Felipe Castro nous propose une version idéale du jeu d’acteur. Toujours juste et totalement en osmose avec son personnage, il fait vibrer la salle par ses mots et ses gestes forts de sens. Face à lui, la belle Edwige Baily lui rend un professionnalisme tout aussi impeccable, nous faisant vivre son personnage rempli d’instabilité émotionnelle et de paradoxes. Enfin, pour compléter ce trio de comédiens, Roland Vouilloz y interprète une mère. Oui, vous avez bien lu, ce rôle est bien tenu par un homme. Un choix que l’on ne comprend pas trop si ce n’est pour ajouter de la masculinité à des foyers où l’absence du père est synonyme de problème. Cet acteur est intéressant et sa virilité fait ressortir le côté froid de sa prestation.

Au bilan, on ressort de la salle avec nos questions, nos querelles intellectuelles et nos doutes sur une mise en scène certes excellente mais parfois trop sinueuse. Cette pièce, écrite par Gilles Granouillet, est un carrefour d’idées sur le thème de la famille et de la guerre, à mi-chemin entre la contestation passive et l’impuissance. Bref, un moment de théâtre pour les puristes créé par des puristes.

Matthieu Matthys