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Cinéma « Le fils de l’autre », la fraternité dans l’adversité

Publié par Matthieu Matthys, le 10 avril 2012

« Le fils de l’autre » de Lorraine Levy

Genre : Drame

Avec Pascal Elbé, Emmanuelle Devos, Mehdi Dehbi, Jules Sitruk, Areen Omari, Khalifa Natour

Pour sa nouvelle réalisation, Lorraine Levy nous revient avec une histoire contextuelle beaucoup plus engagée que ses précédentes réalisations bien plus romanesques. La sœur de Marc Levy n’a jamais vraiment crevé l’écran mais elle pourrait bien y arriver avec ce film.

En effet, la réalisatrice française a décidé de s’attaquer au conflit israelo-palestinien. Un pari souvent risqué pour les cinéastes car le conflit est toujours d’actualité et donc délicat à aborder de manière objective. Cette objectivité devient d’autant plus difficile à atteindre lorsque l’on considère que Lorraine Levy est elle-même d’obédience juive. Pour contourner ce défi de taille, elle a décidé de prendre une autre approche de cette querelle éternelle. Via les destins croisés de deux enfants du conflit, elle nous offre un nouvel angle de vue.

Au départ, cette histoire d’échange d’enfants dans un hôpital israélien nous emballait très peu. Un échange malencontreux et tous les aspects psychologiques qu’il aurait sur les deux protagonistes auraient très vite tourné en rond autour d’un seul et même thème : la recherche des origines de chacun. Mais, Lorraine Levy a su enrichir son scénario avec un décor conflictuel, celui de la guerre israelo-palestinienne. Un enfant musulman palestinien échangé avec un enfant juif israélien fût une excellente idée. Cela a permis à la réalisatrice de dénoncer cette lutte fratricide à travers un évènement dramatique où deux familles, que tout oppose, se voient dans l’obligation de faire chacune un pas vers l’autre. À travers les yeux de ces deux enfants proches de l’âge adulte, le film nous narre une réalité quotidienne et dénonce, derrière un moucharabieh, le côté saugrenu d’une des guerres les plus complexes qui soit.

N’y allons pas par quatre chemins, ce film est un bijou d’humanité et de pragmatisme. En effet, rien n’est tabou mais tout est dissimulé de manière gentille et douce. Cette finesse scénaristique passe essentiellement par les deux personnages centraux de l’histoire. Ces deux jeunes gens ne comprennent pas réellement les enjeux de la guerre et ne font que seriner les dires de leurs parents pour qui les griefs à l’égard de la communauté adverse sont beaucoup plus ancrés. Joseph et Yacine s’installent alors dans le coeur des spectateurs comme la figure de proue d’un monde meilleur où les préjugés mais aussi les erreurs du passé semblent se résoudre au détour d’un destin commun. Car, au-delà d’une tranche de vie, c’est un symbole d’unité qui transpire de cette production au budget modeste.

Bref, la réalisation est excellente car elle évite à tout instant que l’histoire ne tombe dans l’aménité voire dans la mièvrerie. Toujours à cheval entre la dénonciation d’un fait bien réel et l’histoire romanesque de deux familles torturées, Lorraine Levy manie à merveille la caméra et les acteurs.

De surcroit, les acteurs de ce long métrage sont tous excellents, chose très rare dans les productions actuelles. Malgré un tournage intensif (un peu plus d’un mois), chacun a su entrer admirablement dans la peau de son personnage. Le jeune belge Mehdi Dehbi est époustouflant. Le jeune homme est doté d’une aisance dramaturgique impressionnante et d’un charisme rare à son âge. En instaurant Yacine comme clé de voûte de l’histoire, il donne un visage humain et fait passer une empathie toute particulière pour celui-ci. Une prestation remarquable et qui sera certainement remarquée.

À ses côtés, et pour lui servir d’alter égo, le jeune Jules Sitruk a été choisi pour incarner le moins enjoué Joseph. Certes, l’acteur est plus puéril que Mehdi Dehbi mais garde néanmoins sa place dans l’histoire. Son visage poupon donne un côté plus adolescent à son personnage, il est vrai, moins marqué par la vie et chouchouté par une mère possessive. Ce contraste de maturité est flagrant mais est utile à l’histoire.

Du côté des «adultes», tous se valent. Les parents sont considérés ici comme le symbole de l’immobilisme et de la non-évolution, de l’entêtement. Des rôles pris très à coeur par les comédiens dont on sent tout le travail et l’émotion intense qui les a certainement envahis lors de l’apprentissage des textes. Il serait même judicieux d’honorer les deux actrices Emmanuelle Devos et Areen Omari qui nous ont ému mais surtout touché par l’intensité de leur jeu et de leurs émotions. Un duo féminin bourré de qualité.

En résumé, Le Fils de l’Autre est un drame intelligent nous narrant l’histoire de deux familles déchirées par un conflit en toile de fond. Drôle à certains moments mais surtout touchante, l’histoire a su éviter les clichés et les parti pris. Un film fort, inventif et pertinent.

Matthieu Matthys