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Cinéma Le Havre de Aki Kaurismäki, une allégorie de la société contemporaine

Publié par Matthieu Matthys, le 2 janvier 2012

Le Havre de Aki Kaurismäki

Conte dramatique

Avec André Wilms, Kati Outinen, Jean-Pierre Darroussin, Blondin Miguel, Evelyne Didi

Marcel Marx, ex-écrivain et bohème renommé, s’est exilé volontairement dans la ville portuaire du Havre où son métier honorable mais non rémunérateur de cireur de chaussures lui donne le sentiment d’être plus proche du peuple en le servant. Il a fait le deuil de son ambition littéraire et mène une vie satisfaisante dans le triangle constitué par le bistrot du coin, son travail et sa femme Arletty, quand le destin met brusquement sur son chemin un enfant immigré originaire d’Afrique noire.


Aki Kaurismäki est un grand nom du cinéma européen. Le finlandais n’a, en effet, plus rien à prouver au monde du septième art, si ce n’est peut-être de continuer à réaliser des films de qualité. Réalisateur reconnu, Aki n’est pourtant pas un enfant de la balle. Ses parents n’étaient en rien des cinéastes et encore moins des personnes influentes du monde du spectacle. Mais la passion juvénile du jeune homme pour le cinéma va lui servir tout au long de sa carrière. En compagnie de son frère Mika, lui aussi réalisateur, il va nourrir sa culture de l’écran pour se lancer ensuite dans la réalisation de longs métrages destinés à un public de cinéphiles. De Crime et Châtiment en 1983 au film Le Havre aujourd’hui, son nom s’est forgé dans les esprits malins même si, il faut bien l’avouer, ses films restent des électrons libres, bien loin des grosses productions actuelles.

Comme son nom l’indique, le décor du film n’est autre que Le Havre, ce port normand à l’histoire si riche mais au présent si pauvre, économiquement parlant. Néanmoins, cette ville possède encore des atouts cachés permettant à un réalisateur de recréer une ambiance toute particulière, celle d’un monde en pause et perdu dans l’espace. Et oui, Le Havre n’a pas changé, ou très peu. Le choix de la ville ne fût pourtant pas simple, Aki voyageant du sud au nord de l’Europe afin de trouver la perle rare qui lui permettrait de mettre en boîte son histoire de clandestinité.

La Normandie, comme beaucoup d’autres endroits du vieux continent, est un terminal de transit pour ces clandestins impatients de rejoindre l’Angleterre, parfois au péril de leurs vies. Si la facilité de rester en France ou dans d’autres pays européens pourrait les satisfaire, c’est surtout que le Royaume-Uni leur procure une aide financière sans égale dans le monde. Dès que l’un de ces migrants pose le pied sur le sol britannique, il se voit automatiquement indemnisé d’une somme de plus de trente livres sterling par semaine et obtient la gratuité des soins de santé et une aide au logement relativement conséquente. Si ces conditions ne contenteraient pas un occidental, elles symbolisent pour les pays pauvres une véritable fortune.

Voici donc l’histoire fort triste d’Idrissa, un jeune clandestin désireux de rejoindre l’ile britannique. Dans ce monde perdu, il va se faire aider par Marcel Marx, un cireur de chaussures bohème. Si le roman semble emprunt de déchirement et de douleur clandestine, c’est pourtant la poésie et l’irréel qui imprègnent le spectateur. Aki a insufflé au film une lenteur au début dérangeante mais ensuite, très bénéfique. Assurément, la force de ce drame est sans conteste l’importance des regards, des jeux et des gestes des acteurs. En nous servant un long métrage volontairement lent, le réalisateur nous a laissé le temps de nous arrêter sur ces petits détails qui font souvent défaut dans le cinéma actuel. De plus, chaque geste et chaque parole sont théâtralisés, ce qui peut surprendre. C’est plutôt un effet de style et même plus, une mise en situation. La laide cité du Havre devient tout à coup le cadre d’un récit hors du temps et nous propulse dans un scénario déphasé. Les décors ne sont pas en reste, ceux-ci semblent être mal choisis mais contribuent pleinement à nous perdre dans l’espace. Un code civil datant de 2002 dans un bureau des années 70 sur lequel est assis un homme portant un costume digne d’un vieux Derrick, et le tour est joué. En moins de quinze secondes, Aki vous a perdu et rattrapé de force afin de vous narrer son histoire, celle d’un immigré et d’un pauvre bougre. Bref, à la manière d’une fable de La Fontaine, le poids des mots et des gestes résonne au loin et s’imprègne dans nos esprits.

Le choix des acteurs était donc déterminant afin de ne pas faire tourner la pellicule en série B de bas-étages. Si Kati Outinen était parfaitement rodée au cinéma « Kaurismäkien », on ne peut pas en dire autant de Jean-Pierre Darroussin pour qui c’était une grande première. Son rôle de policier sans reproche mais peut-être pas sans coeur est taillé à sa mesure. Le comédien possède le cynisme et le faciès nécessaires à son personnage devant balancer entre ses convictions et sa profession. Bien loin des comédies où on a déjà pu l’apercevoir de nombreuses fois, il nous signe une prestation remarquable. A contrario, André Wilms nous semble beaucoup moins juste et surtout moins à l’aise. Même si la difficulté de jouer à contretemps est facilement mesurable, il n’arrive pas à faire évoluer son personnage qui est pourtant la clé de voûte de l’histoire. André Wilms est un homme de théâtre reconnu mais ici, il donne l’impression de mal se situer entre la scène et l’écran. Cependant, ces phrasés sont intelligibles et, à sa décharge, la monotonie inexpressive du visage de sa compère Kati Outinen ne l’aide en rien dans ses dialogues.

En résumé, cette fable se situe dans la lignée du réalisateur finlandais qui n’innove pas son style pour cet opus. L’histoire est à la fois belle et consternante par son sujet. Les plans sont admirables et embellis par l’intemporalité assumée du film.

Cette production a remporté le prix Louis-Delluc, une haute distinction du cinéma. Nous vous conseillons de vous y rendre si vous êtes un cinéphile averti.

Matthieu Matthys

Sortie France : 21 décembre 2011

Sortie Belgique : 4 janvier 2012

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