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Théâtre Mademoiselle Julie, un classique de la scène bien adapté

Publié par Matthieu Matthys, le 5 mars 2012

© Isabelle De Beir

Mademoiselle Julie d’August Strindberg

Mise en scène : Jasmina DOUIEB

Mademoiselle Julie : Anouchka VINGTIER

Jean :  Fabrice RODRIGUEZ

Christine : Catherine GROSJEAN

Le Musicien : Liborio AMICO

August Strindberg est l’un des plus grands auteurs suédois de tous les temps. Ce naturaliste est l’un des pères du théâtre moderne. C’est donc tout naturellement que le théâtre du Parc souhaitait lui rendre hommage pour le centenaire de sa mort. Evidemment, Mademoiselle Julie, la pièce choisie pour représenter son œuvre, n’est pas très actuelle et fût jouée maintes et maintes fois à travers la francophonie. Une pièce relativement ancrée dans le passé mais d’une richesse inépuisable.

Dans cette pièce en un acte, August Strindberg nous plonge dans la société d’antan. Une société marquée par la lutte des classes mais également par celle des sexes. D’une complexité sous-jacente, cette mise en scène nous raconte l’histoire d’une jeune fille de bonne famille profitant de son pouvoir hiérarchique pour aguicher vulgairement l’un des domestiques de son père. Le soir de la saint-Jean, elle décide de passer à l’acte bénéficiant de l’ambiance festive et alcoolisée de cette fête chrétienne. Son insouciance, son effronterie et son caractère puéril vont l’amener à commettre le péché ultime, coucher avec son valet. S’en suivra la longue descente aux abîmes de cette jeune fille torturée.

Dans un décor techniquement bien réalisé, la mise en scène de Jasmina Douieb a su nous retranscrire l’esprit dans lequel l’auteur avait lui-même imaginé son roman. En nous dévoilant la femme comme seul objet du désir et dépendante de la gent masculine, on aperçoit en filigrane la misogynie du talentueux écrivain. Mari volage et amant passionné, il a insufflé à chacun de ses textes un vent de dédain et d’inégalité envers le sexe faible qu’il décrivait comme la faiblesse de l’homme. Cette image se fond alors avec celle qu’il avait de la société dans laquelle il évoluait jadis. En effet, les inégalités sociales et la lutte des classes torturaient les pensées de celui qui fût valsé entre la bourgeoisie et la misère. En accentuant volontairement le fossé entre le dictatorat de la haute bourgeoisie et la docilité aveugle d’une majorité face à un monde qui leur parait irréversible, l’auteur a décrit un monde, le sien.

Mais que penser exactement de cette nouvelle adaptation ? Est-elle toujours d’actualité ? Possède-t-elle un intérêt particulier pour la jeunesse actuelle ? De surcroit, en âme de critique, on peut douter sur ces interrogations. Après mûre réflexion et au fil qu’avance la pièce, le doute laisse place à la magie d’un théâtre qui est devenu rare, tel le diamant bleu de la couronne. De fait, le contexte de l’époque n’est plus du tout le même et, même s’il reste une certaine inégalité financière de part le monde, la hiérarchisation sociale de fait, tels les castes ou les ordres, a quasiment disparu des sociétés occidentales. Politiquement dépassée, socialement déphasée, il faut dès lors prendre Mademoiselle Julie comme une tranche de vie historique, un tableau vivant relatant une scène passée. Lorsque l’on arrive à s’extirper du présent et être le témoin d’une histoire amoureuse, on se surprend alors à analyser la complexité psychologique à laquelle les dialogues nous confrontent. On se laisse embarquer dans la vie des deux protagonistes comme dans un roman illustré.

© Isabelle De Beir

D’aveu même de dramaturge, incarner Mademoiselle Julie, elle-même, est une prouesse à laquelle de nombreuses actrices se sont confrontées. Anouchka Vingtier a su relever ce défi de belle manière, aidée, il est vrai, par son comparse masculin, Fabrice Rodriguez, qui la soutient dans son jeu par son interprétation impeccable. Anouchka Vingtier doit composer avec les inconstances émotionnelles de son personnage. Devant valser entre la tristesse, l’euphorie, l’insouciance et la colère, elle nous signe une prestation irréprochable en allégeant le pesant de la pièce avec une ironie agréable.

Mademoiselle Julie, c’est un chef d’œuvre qui n’est plus à remettre en question. Même si la mise en scène est sobre et efficace, la pièce semble avoir souffert quelques peu de son âge. Néanmoins, elle reste une source inépuisable d’inspiration et un incontournable du genre. Il est judicieux de la voir pour admirer ce qu’est réellement une pièce de qualité, qu’on soit jeune ou moins jeune.

Matthieu Matthys