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Bruxelles Don Giovanni à La Monnaie du 02/12 au 30/12

Publié par Isabel Sorlozano, le 16 décembre 2014

Don Giovanni La Monnaie

Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart

Mise en scène par Krzysztof Warlikowski
Avec Direction musicale : Ludovic Morlot; Décors & costumes : Malgorzata Szczesniak; Éclairages : Felice Ross; Dramaturgie : Christian Longchamp; Chorégraphie : Claude Bardouil; Vidéo : Denis Guéguin; Direction des chœurs : Martino Faggiani; Don Giovanni : Jean-Sébastien Bou; Il Commendatore : Sir Willard White; Donna Anna : Barbara Hannigan; Don Ottavio : Topi Lehtipuu; Donna Elvira : Rinat Shaham; Leporello : Andreas Wolf; Masetto : Jean-Luc Ballestra; Zerlina : Julie Mathevet; Orchestre & chœur : Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie

Durée : 3h 45' (avec entracte)

Synopsis :

« En sa qualité de héros de l’opéra, Don Giovanni est le dénominateur de la pièce, comme héros il lui donne son nom général, mais il est plus, il est le dénominateur général. En face de lui, toute autre existence n’est qu’une dérivation. » Ainsi s’exprime Kierkegaard, le philosophe danois qui fut, comme tant d’autres, fasciné par l’opéra de Mozart de 1787. « C’est cette centralité absolue qui fait que cette oeuvre dégage une force d’illusion plus grande que n’importe quel autre opéra. » Faut-il en dire plus pour introduire la deuxième collaboration entre Mozart et son librettiste Da Ponte ? « Dramma giocoso » qui résiste aux catégories – opera seria ? opera buffa ? –, Don Giovanni est universel, énigmatique, sublime, mythique. Après Così fan tutte et La Clemenza di Tito, Ludovic Morlot dirige ici son troisième opéra de Mozart à la Monnaie. Et le metteur en scène Krzysztof Warlikowski nous donnera une vision noire et sombre du personnage de Don Giovanni, ce qui n’étonnera pas les familiers de son travail.

Don Giovanni, l’opéra de Mozart, un immense succès créé en 1787, comprend deux actes sur un livret en langue italienne de Lorenzo da Ponte. Inspiré du mythe de «Don Juan», popularisé par plusieurs artistes et dont on dit que les origines viennent du libertin espagnol assez banal créé par Tirso de Molina au travers de sa pièce baroque de 1630 (El Burlador de Sevilla), un grand nombre de compositions et chef d’œuvres dans toutes les branches artistiques imaginables ont fait allusion au mythe.  

Durant tout le mois de décembre à la Monnaie de Bruxelles, nous avons l’opportunité de voir cet universel et sublime Don Giovanni sous la direction de Krzysztof Warlikowski, metteur en scène polonais de 52 ans. Pourtant, la vision qu’il nous apportera de ce mythe passionnant est bien délibérément sulfureuse, voire transgressive, et surtout adaptée au monde contemporain. Une interprétation spectaculairement renouvelée.

Un peu d’histoire avant de revenir à la modernité …

Don Giovanni est l’un des opéras majeurs de Mozart avec Les Noces de Figaro et La Flûte enchantée. Richard Wagner le qualifiait d’«opéra des opéras». Et encore Kierkegaard fut, comme tant d’autres, fasciné par la pièce. Il disait que «c’est cette centralité absolue qui fait que cette œuvre dégage une force d’illusion plus grande que n’importe quel autre opéra». Selon le grand philosophe danois, on peut penser que tout homme, en tout cas au début de sa vie, s’est trouvé dans un stade esthétique (représenté par les figures du séducteur, du Don Juan, de celui qui vit sa vie dans l’immédiateté). Mais, à la différence d’autres auteurs (y compris l’ensemble des immoralistes, notamment Nietzsche), la philosophie de Kierkegaard n’est pas réellement prescriptive: si vous êtes un Don Juan (un individu «esthétique»), sachez que vous chuterez parce que la vie esthétique est un irrémédiable péril. Et, tout à fait, la vie de Don Juan, esthétique parmi toutes, finit par trébucher.

Don Giovanni à La Monnaie

Dès les premières minutes, nous sommes embarqués dans le monde de la vulnérabilité et l’attraction d’une façon débordante. Leporello, le malheureux serviteur de Don Giovanni, monte la garde devant la maison de Donna Anna tandis que son maître tente de mettre la main sur une autre conquête. Le père de Donna Anna entend ses cris et s’interpose. Avant même que l’on se rende compte, un meurtre est commis. Cet énergique début démarre la trame, dans laquelle tous les personnages en voudront à Don Giovanni et ce, de différentes manières et pour diverses causes.

Bien que ce soit la première fois que je vois une mise en scène de Warlikowski, je crois pouvoir affirmer connaître son style (déjà!?), car il est vraiment très particulier. Effectivement, la création est originale, colorée et remplie des métaphores qui lient l’humain avec le divin, la vie avec la mort. Des personnages qui ne représentent pas de vies «réelles», mais qui viennent pour nous rassurer que nos qualités humaines nous suivront jusqu’à la fin de nos jours… Ainsi, l’innocence des femmes qui rend fou Don Giovanni ou les démons qui habitent son âme dès la perpétration du meurtre sont, sous la forme d’actions parallèles, une partie très importante dans la mise en scène (représentée par une petite fille innocente qui saute à la corde et une danseuse tribale qui semble être possédée par les démons).

Cette mise en scène se caractérise par une réalisation technique admirablement aboutie – à l’aide notamment de l’introduction de documents visuels et l’utilisation des dessins animés. En plus, une décoration géniale et moderne et des costumes vraiment suggestifs remplissent la scène.

D’autre part, la musique m’a semblé grandiose. Dirigée par Ludovic Morlot dans son troisième opéra de Mozart à la Monnaie (après Così fan tutte et La Clemenza di Tito), elle nous élève jusqu’à nous émouvoir… et c’est précisément cela que nous attendons de l’opéra, n’est pas ?

Chapeau aussi aux interprètes. Des personnages sensibles, émouvants, joués par d’admirables comédiens et dont les traits de caractère ont été étudiés avec une grande justesse par rapport à ceux de l’opéra original. Don Giovanni, incarné par le baryton Jean-Sébastien Bou, a une vraie voix sur scène qui s’affirme avec charme. Bravo aussi aux interprètes féminines de la pièce: la triste et désespérée Elvira est interprétée par l’excellente Rinat Shaham, chanteuse d’origine israélienne ; Barbara Hannigan réalise le portrait de la belle fille du Commandeur assassiné (Donna Anna) avec élégance et parfois aussi une certaine dose d’hystérie. Ses solos sont simplement spectaculaires ! Ensuite, la piquante Zerline (Julie Mathevet) qui même si elle n’est pas en mesure de rivaliser avec ses consœurs avec autant de sensualité, elle aussi, incarne très bien son personnage en alliant à la perfection innocence et taquinerie.

Remarquons également un très doué Leporello (serviteur de Don Giovanni) joué par l’allemand Andreas Wolf. Quant au jamaïquain Willard White, il interprète magnifiquement le rôle du Commandeur. Il a d’ailleurs été très acclamé par le public à la tombée du rideau. Enfin, Masetto (Jean-Luc Ballestra) personnifie (lui aussi) la virilité et la séduction. Le seul personnage que je n’ai pas vraiment apprécié est celui de Don Ottavio, qui à mon avis, a manqué de présence dans sa prestation.

Finalement, à constater un soin tout particulier apporté à la prestation des figurants (parmi lesquels, notre chroniqueuse Thao Nguyen). En effet, ils jouaient tous avec une grande justesse, ce qui révèle le travail méticuleux de Warlikowski et l’importance qu’il accorde à l’œuvre de Mozart dans son entièreté et sa complexité.

Après avoir eu la grande chance de voir ce spectacle et de lire des critiques positives, mais aussi négatives, je pense que la mise en scène de Warlikowski n’est pas faite pour les conservateurs, voire les rétrogrades. Seul chose qui leur plaira: le respect du livret de Mozart et la musique, extraordinairement réussie. Cents d’ans après sa création, l’œuvre conserve son caractère puissant et même dévastateur. Cependant, comme le créatif exige toujours que les artistes prennent des risques, cette version du Don Giovanni complètement digne du XXI siècle pourrait être un peu choquante et perverse pour ceux qui s’attendent à trouver à l’opéra des interprètes vêtus de la tête au pied en phase avec le siècle des lumières et un scénario conforme à la tradition.