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Art Sense of Place : Road-Trip photographique

Publié par Rédacteur, le 28 juillet 2012

Elina Brotherus, The Black Bay, 2010

En juin dernier, le Palais des Beaux-Arts lançait l’édition 2012 de sa biennale internationale dédiée à l’art photographique, la Summer of Photography. Cette année la thématique retenue est celle du paysage, « Oh, le classique » pensera-t-on, « Ah, le beau défi » s’est-on dit. Sense of Landscape est sans doute la pièce phare de cette biennale. Une exposition fleuve d’environ 160 œuvres qui illustrent le travail de 40 photographes européens au fil d’une traversée Nord/Sud du vieux continent. La question peut sembler éculée, mais justement regarde-t-on encore l’Europe ? Pour entreprendre ce Road-Trip photographique le Bourlingueur s’est adjoint les services de Johnny Gaitée artiste-producteur français en passe d’ouvrir un atelier sur Bruxelles : Papier à quatre mains.

Photographier des paysages européens… L’idée a tout d’une évidence, nous y vivons, il nous semble les connaître. D’une certaine façon, la création de l’espace politique de l’UE nous donne le sentiment d’une uniformité des peuples, des lieux, des existences. On se laisse alors mollement aller à l’idée d’un territoire maîtrisé, dépourvu d’exotisme, possédé dans ses moindres recoins jusqu’aux cœurs des beautés qu’il recèle, des questions qu’il pose. Sens of Landscape vient crier gare à l’endormissement esthétique, en nous renvoyant sur les routes d’un continent presque oublié par excès de familiarité. Des côtes de la blanche Albion à celle du berceau grec, il y du chemin à faire, impossible de décrire chaque photographie, chaque démarche. Qu’importe, vos guides s’y précipitent, ils sélectionneront à l’instinct quelques pièces de choix, emboitez-leur le pas.

Des « How much » devant les yeux

Avant même la première salle, l’expo commence par une pièce de référence avec Rhein II, œuvre d’Andreas Gursky qui fige les rives du Rhin dans une forme épurée. Devenu photographie la plus chère du monde, le cliché est souvent réduit à son seul statut économique. D’accord, 3 millions et des poussières ça laisse songeur, particulièrement en ces temps de gronde sociale et de fin d’empire. Cependant, passé quelques réflexions sur la sociologie de l’art et la justice sociale, on se souvient qu’on est dans un musée et qu’on a presque oublié de regarder la photo qui doit maudire son prix. On se laisse aller aux couleurs superposées, des lignes horizontales de vert, de bleu… comme de grosses trames d’impression numérique nuancées qui inscrivent un paysage minimal. Faire du design avec du naturel le coup est loin d’être mauvais. On fera les comptes à la sortie… Un peu pompeux comme choix pour une intro, mais en même temps, si l’on pense Europe & paysage n’est-ce pas qui vient en premier ? Donc, ça, c’est fait, le Nord nous appelle…

Andrea Gursky, Rhein II, 1999

Foamy-Blurry souvenirs

La première série à capturer nos regards est celle proposée par la britannique Gina Glover. Utilisant un simple sténopé (appareil photo ultra minimaliste : une boite noire et une petite ouverture pour laisser passer la lumière) elle parcourt les bords de mer anglais à la recherche d’anciennes installations militaires (notamment issues de la guerre froide). Ses clichés baignent dans une douce lumière les ruines produites par des antagonismes désamorcés, des guerres rendues à la nature dont les squelettes demeurent. Les poutrelles d’acier et autres blocs de béton semblent recouverts d’une mousse lumineuse aux contours flous (l’association foamy-blurry nous saute alors à l’esprit), saisies comme par un regard d’éternel enfant lucide sur les absurdités qui hier paraissaient si rationnelles. Posés en obturation lente les clichés de Gina Glover donnent au ciel et à la mer un dynamisme fort, ils ont l’air de filer à toute allure alors que la « bêtise » qu’ils encadrent s’écrase au sol et dure, dure, dure…

Dans un esprit comparable, le belge Bart Michels explore les cicatrices passées de l’Europe avec sa série The Course of History. Son procédé consiste à poser d’anciens champs de bataille où apparaissent de discrètes empreintes de la violence des combats. Les traces d’un char sous la neige d’un champ de Bastogne, les contours d’un corps dans la bruyère rappellent le dormeur du val et tous ceux qui ont suivi son destin. Les « plaies » que B. Michels photographie pourraient être toutes fraîches ou déjà anciennes, on a le sentiment qu’il suffirait de gratter un peu pour voir le sang couler, pour retrouver pleinement la fureur qui les a engendrées. Il y a des choses sur lesquelles le temps n’a pas d’empire, la guerre en est, réjouissons-nous que ce ne soit pas la seule.

Du lac à la plage

Quelques salles plus loin, qui valent bien quelques centaines de kilomètres, une pause serait la bienvenue. L’installation vidéo de la Finlandaise Elina Brotherus, The Black Bay, tombe comme une aubaine (la première photo de cet article également utilisée comme affiche de l’expo en est issue). Un plan fixe sur un lac où se reflète un ciel pur, le corps d’une femme s’y délasse, une forêt à l’horizon tranche l’image comme une démarcation. Ce pourrait être bucolique, il n’en est rien. Après quelques brasses, voici que la seule protagoniste de la séquence sort de l’eau et marche droit vers l’objectif de la caméra. Son pas est lourd, presque mécanique, inexorablement sa nudité singulièrement agressive envahit l’espace, puis le calme du lac revient. Le cycle des immersions se répète au fils des heures et des lumières, toujours ce corps, toujours ce visage fermé qui supprime de son angoisse la quiétude du paysage. L’Installation nous laisse dans un certain malaise. Le salut vient par la route parcourue, filons droits au Sud.

Massimo Vitali, Malcesine Sail, 1996

De lacustre notre excursion se fait balnéaire alors que la nostalgie sucrée de Massimo Vitali vient nous réchauffer les pupilles. Le travail du photographe italien interroge nos pratiques collectives et estivales de vacancier dans une riche alliance du fond et de la forme. Plages, transats et baigneurs, tous les éléments du tourisme de masse sont posés dans des couleurs tendres et pastel. Photographier le présent avec les teintes du passé place le présent à distance, à portée de question « ready to shoot ? ». Parfois à la frontière avec l’aquarelle, l’œuvre interroge les habitudes, dans le fond étrange, de ses estivants qui viennent célébrer le repos et sans doute la « liberté » ensemble sans vraie conscience d’être une communauté. Avec ses blancs solaire et le filtre nuageux d’un soap opéra ou d’un film de Fassbinder, le photographe transforme les couleurs. Fortement éclaircies, elle deviennent presque de simples tâches, des motifs d’une mythologie contemporaine faite de dragons, de tigres, de tortues en plastique gonflé que les enfants manipulent ou laissent dorer sur le sable, pareils aux dépouilles des vieux monstres sacrés qui firent peur à nos ancêtres. Les adultes et les pigeons sont imprimés dans leurs mouvements ordinaires, ils s’amusent moins, se reposent ou veillent. Troublants et séducteurs, les aujourd’hui délavés à la manière de lointains hier de Massimo Vitali sont loin d’être paisibles, populeux, ils font grouiller nos regards de sens.

Pop dégoût et transe mystique

Notre coup de pouce tête en bas entre le franc dislike et le sobre désidérata se destine à l’installation d’Augusto Alves Da Silva. L’artiste portugais propose une série de clichés (des bords de route pris depuis sa Jeep) projetés en diaporama sur écran géant. Le tout fonctionne avec une radio espagnole en fond sonore diffusée en direct via le net. Le spectateur se retrouve alors pris au piège de l’atroce programmation de la station ibérique. Difficile de laisser son œil librement vagabonder lorsque l’on vous bourre les oreilles de Voyage, Voyage, Fireworks (Nanananana FIREWORKS !!!!) ou d’autres standards sirupeux et débilitants de la Pop internationale. Cette mièvre bouillie envahie sans vergogne presque trois salles (sympa pour les travaux des camarades), vous colle, vous poursuit et coule allégrement sur une vingtaine d’œuvres, c’est un peu comme si on avait fait entrée une foire à la Bregenwurst dans le couvent du Retable d’Issenheim

À la recherche d’une oasis, nous nous engouffrons sans méfiance au plus profond de l’étrange alcôve de Theodoros Tempos. L’artiste grec y expose notamment une installation vidéo composée d’un diaporama de ses photographies et d’une bande-son mêlant bruit et harmonie. Intitulée The water that sleep not, l’œuvre invite à une sorte de voyage initiatique pour le moins envoutant. Les symboles s’y croisent dans une esthétique méditerranéenne. Le parcours est ambigu, tour à tour agressif, apaisant, mystique sans que l’on soit certain de rien. L’image et le son y sont fortement intégrés et les successions du diaporama, parfois brutes, parfois en fondu, donnent lieu à d’heureuses superpositions augmentant encore la richesse du projet. Assurément l’un des grands moments de l’exposition.

À bout de souffle

Un peu chamboulés, proches de mourir de faim (finalement, on aurait dû choper une ou deux Bregenwurst ) nous arrivons au terme de Sens of Landscape. « N’en jetez plus, c’en est trop », en effet la curation semble avoir refusée de choisir et l’événement déconcerte par sa taille et le nombre de paysages proposé excède largement la capacité des sens. D’autant que l’exposition est structurée selon un modèle linéaire, sans la moindre tentative d’organiser une montée en puissance entre les œuvres, ou d’un quelconque travail de construction entre les démarches propres à chaque photographe. Il est donc conseillé d’y faire sa route, comme sur le vieux continent, sans soucis d’exhaustivité. Un peu frustrant tout de même… à moins de s’offrir le luxe d’y revenir plusieurs fois puisque l’évènement dure jusqu’au 16/09.

Sens of Landscape relève en revanche nettement le défi de sa thématique si consensuelle. L’exposition dévoile une Europe dont l’originalité résiste à l’arraisonnement des regards trop pressés, qui jugeraient à la hâte le territoire par la carte. Hommes et nature s’y mêlent pour le pire et le meilleur entre architectures post-industrielles et natures brutes. Que les paysages  soient vides où pleins de présence humaine, la photographie y prend tout son sens et nous (re)place dans notre environnement en spectateurs / acteurs à demi fascinés, à demi pétrifiés par l’ampleur d’un impact qui reste encore à mesurer. À nous de trouver le sens des paysages qui nous environnent, après tous nos destinées ne sont jamais ailleurs qu’au bout de nos regards.

Alexis Hotton / Johnny Gaitée