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Cinéma Take Shelter, la route de la folie selon Jeff Nichols

Publié par Matthieu Matthys, le 31 janvier 2012

Take Shelter de Jeff Nichols

Genre : Drame psychologique

Avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Tova Stewart

Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tornade l’obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l’habite…

Jeff Nichols nous revient avec ce nouveau film après avoir réalisé le très discret Shotgun Stories. Assez novice dans le paysage du cinéma américain, le réalisateur nous offre un drame lent mais efficace qui renvoie le spectateur dans la peau d’une famille de la middle class américaine. Avec pour cadre le midwest, tous les ingrédients sont rassemblés pour créer l’ossature d’un récit dramatique aux frontières du fantastique.

En toile de fond de ce drame, le scénario nous présente une famille où la monotonie et le manque de communication ne facilitent en rien la résolution des problèmes auxquels ils seront confrontés. Cette famille possède l’avantage de se situer dans la moyenne. En effet, pour installer une ambiance morne, le choix de présenter une famille « comme tout le monde » semble ajouter un poids à l’histoire et à l’incompréhension du mal dont est frappé le protagoniste principal. Une atmosphère pesante qui traverse l’écran et vous propulse dans un malaise désagréable. Mais cette ambiance et cette lenteur ne sont pas les seules à nous tenir en haleine. Et pour cause, l’isolement social progressif de l’homme nous donne aussi une impression de carence. On vit le personnage et cela, c’est du Jeff Nichols tout craché.

Le long métrage avance durant près de deux heures sur une ligne droite sans réel rebondissement, mis à part quelques sursauts de schizophrénie qui frappent Curtis LaForche, le personnage principal du film. Vous l’aurez compris, la schizophrénie est au centre de cette histoire. Le film suit pas à pas la longue détérioration psychique de notre malade. Quelques défauts du système social américain y sont soulignés au passage, comme le manque d’accès aux soins si on ne possède pas une couverture sociale appropriée. Cette maladie mentale va entrainer chez Curtis un sentiment de paranoïa qui va se traduire par une volonté exacerbée d’aménager un lieu sécurisé pour sa famille en cas de tempête. Encouragé par des hallucinations visuelles de catastrophes imaginaires, l’homme va descendre tout doucement dans la folie et va éliminer, petit à petit, le fossé qui l’aide à distinguer la réalité du délire. La tension va crescendo mais ne suffit pourtant pas à nous contenter. Ce n’est qu’au dernier quart d’heure de bobine que l’histoire prend son envol vers le thriller que le film aurait peut-être du être. Sans en dévoiler le dénouement final, les dernières scènes de cet opus sont tout bonnement époustouflantes de qualité scénique et technique. Cependant, la fin ne vous apportera pas toutes les réponses que vous recherchiez.

En parlant de la technique, le film a su faire mouche. Loin des blockbusters aux budgets bien plus volumineux, cette production a su insuffler des effets spéciaux et des prises de vues intéressantes et suffisantes. Cette qualité d’image, on la doit à la société californienne Hydraulx, qui a également produit le film. Même si ce spécialiste en effets visuels est resté très sobre sur cette maquette, il possède un curriculum vitae prestigieux avec, cette année, des travaux techniques sur les pellicules de Pirates des Caraibes : La fontaine de jouvence, Captain America ou encore X-Men First Class.

Côté casting, Jeff Nichols a été nous rechercher Michael Shannon qu’il avait déjà dirigé dans son premier film. L’acteur américain y incarne le rôle de Curtis LaForche de manière époustouflante. Devant valser entre la folie et la rationalité, il interprète cet homme torturé en nous laissant l’occasion de le juger. La qualité de sa prestation nous invite à tantôt conspuer son personnage par son arrogance et sa passivité et, tantôt, à le prendre en pitié par sa solitude et sa détresse psychique. Pour lui servir de compagne quelque peu asservie, le choix s’est porté sur Jessica Chastain. La jeune trentenaire est omniprésente à l’écran ces derniers temps avec notamment La couleur des sentiments ou encore The tree of life, deux films hautement récompensés. Et ce n’est pas pour rien qu’elle donne ici le rythme nécessaire à nous tenir attentif. Véritable femme avenante et conviviale, elle incarne la rationalité et l’intelligence utiles à son personnage. L’actrice rend une copie parfaite et encore meilleure que son alter égo masculin.

En résumé, ce film ne révolutionnera pas le genre dramatique par son scénario, mais aura le mérite de nous démontrer un syndrome psychologique dans un contexte social défavorisé et en phase avec la dure réalité d’une société américaine dont le scénariste nous livre une vision métaphorique, où la peur de l’invisible prend le pas sur le logos. Visuellement agréable mais mal rythmé, Take Shelter ravira les esprits curieux et les amateurs de psychologie.

Matthieu Matthys