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Cinéma The Dark Knight Rises : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer les bombes

Publié par Rédacteur, le 24 juillet 2012

Samedi 21 Juillet, Paris, France. Avant-première française du film le plus attendu de l’année. La veille, à Aurora, dans la banlieue de Denver, un fou ouvrait le feu sur les spectateurs venus voir The Dark Knight Rises. Douze morts, 50 blessés. En pleine campagne présidentielle américaine, émotion générale et relance du débat sur les armes à feu. En France, la Warner —distributrice du film— annulait sa projection privée sur les Champs-Elysée… mais maintenait celle prévue au Grand Rex, par « respect pour les fans ». Ambiance.

Puisque cette avant première s’annonçait singulière, j’avais préféré regarder les JT en boucle plutôt que de replonger dans mes vieux comics. Au cas où la séance soit annulée (ce qui m’eût paru logique), mais surtout parce-que le profil de James Holmes, le tireur fou, m’intriguait. 24 ans, un fan pur et dur — il s’était déguisé en Joker, le super-méchant du précédent volet de la trilogie, avant de passer à l’acte — cet étudiant terminait ses études de physique. Et, plus je regardais sa photo de jeune physicien souriant, presque de gendre idéal, et que je la comparais au gars déguisé en clown sadique faisant feu sur la foule, plus je me disais… qu’on ne sait jamais. Un James Holmes français, ça doit bien exister quelque-part, non ? Après tout, Chuck Palahniuk décrit très précisément comment fabriquer du Napalm ou une bombe au sulfate de magnésium dans son livre culte, Fight-Club. Sur Internet, on trouve des dizaines de façons de fabriquer une bombe artisanale. Et, même en Europe, il ne faut pas beaucoup de jugeote pour se procurer une arme de poing, ou même semi-automatique. Du coup, j’angoissais un peu, je le concède. D’autant que les trois films de la trilogie Batman ne traitent que de cela : du terrorisme. Dans le premier, la ligue des ombres — une organisation terroriste millénaire — veut éradiquer la population de la ville de Gotham City en répandant dans les réservoirs d’eau potable un poison hallucinogène. Dans le second, le Joker sème la panique en faisant sauter les endroit-clés de la ville. Dans le troisième, il s’agit à nouveau de terrorisme, mais cette fois à l’échelle de la ville entière (je ne vous dis pas comment, bien sûr). Ajoutez à cela la mort d’un cascadeur dans Batman Begins, premier volet de la saga, puis celle d’Heath Ledger, l’excellent acteur qui jouait le Joker, peu après la fin du tournage du second épisode, et enfin cette attaque quelques jours après la sortie du troisième épisode aux Etats-Unis… ça sentait la malédiction, non ?

Je t’ai reconnu, Bruce Wayne !

Les festivités commencent plus de cinq heures avant le début de la projection. La file est déjà longue, mais c’est le prix à payer si l’on veut être bien placé dans la salle. Or le Grand Rex fait 2800 places, trois étages et autant de possibilités de se retrouver coincé derrière, je ne sais pas, un type qui a la tête aussi grosse que Nixon et la chevelure plus dense que Tahiti Bob. Alors, pour patienter, je passe en revue la dizaine de personnes qui m’entourent à l’entrée du cinéma. Première remarque : Pas beaucoup de déguisements, ni même de tee-shirt à l’effigie de la plus célèbre chauve-souris du monde ; tout juste une Poison-Ivy qui feuillette un magazine de mode, ou ce gars qui s’est fringué en Joker version infirmière macabre — hommage au second film de la trilogie. Il faut dire que la Warner a interdit les déguisements pour mesure de sécurité… du coup, je cause un peu avec mon voisin de file. Il s’appelle Julien, il est étudiant en droit, il est ultra-fan de Batman et… il ne veut pas parler de Batman.

« Hein, mais pourquoi ?

— Ça gâcherait le plaisir.

— Ouais, mais il y a encore cinq heures à patienter quand même.

— Ben on n’a qu’à parler d’autre-chose.

— Genre ?

— Genre, James Cameron ? »

Je tente une nouvelle approche et alpague un gamin de seize ans arborant un tee-shirt Cannibale Corpse — pas le genre à apprécier Cameron — qui m’explique qu’il a eu sa place grâce à son père, cadre chez BMW, qui a lui-même obtenu sa place grâce à son entreprise. Mais lui n’y connaît pas grand-chose, en Batman. Il a bien vu le précédent, et y a décelé une « brillante réflexion sur le terrorisme et les effets paranoïaques post-11 septembre qui en ont découlé aux Etats-Unis. » Mais non, je déconne. Il a juste « trouvé ça cool ».

Du coup, j’essaye d’aborder la seule personne dans mon environnement proche qui porte un signe distinctif ayant trait à Batman. Il s’agit d’une jolie fille qui porte le classique tee-shirt siglé du symbole de la chauve-souris sur fond jaune. Elle a une bonne trentaine d’années, écoute du reggae et dans la vie, elle est dans l’associatif.

« Hé, je vais écrire un article sur les fans de Batman, je peux te poser quelques questions ?

— Ouais, mais vite alors. (Je regarde ma montre. Il reste deux heures trente avant le début du film).

— Il y a un climat particulier, non, aujourd’hui ?

— Non, pourquoi ça ?

— La fusillade, tout ça…

— Ouais, peut-être.

— Tu as hésité à venir ?

— Ouais, c’est clair, sans l’équipe du film y’a quand même moins d’intérêt… »

Plus tard, alors que je désespère d’avoir une conversation potable avec un fan, des types devant se mettent à scander des bouts de chants tribaux issus de la bande originale du film, signée Hans Zimmer. Au même moment, deux colosses arrivent sapés en Batman et Bane et là je me dis : ça y est ! On va avoir un peu d’ambiance !

Raté. Les deux gars sont payés par la Warner pour amuser la galerie (et prendre des photos avec les fans), et les chants Hans Zimmeriens restent cantonnés aux gars de devant (les gars qui ont campé devant le cinoche pour avoir la meilleure place possible — mais je vous le dis, les gars, les meilleures places sont attribuées aux cadres BMW invités par la Warner, c’est comme ça). Du coup, pour rire un peu — on approche de la projection — un type hurle : « Hé, je t’ai reconnu, Bruce Wayne ! » Puis, en désignant Bane :  « Vas-y, roule-lui une pelle ! » Puis :  « Hé Batman, t’aurais pu te raser avant de venir au boulot ! »

Pauvres sosies.

Dix roses, deux drapeaux

Peu de temps après être entré dans la salle (il me reste une demi-heure avant le début du film), je remarque qu’on a déposé des fleurs au pied de l’écran, entourées de part et d’autres d’un drapeau américain et d’un drapeau français. Là je me dis : « Okay, en fait le vrai idiot ici c’est moi, s’il n’y a pas d’ambiance ici c’est parce-que les gens se contiennent par pudeur, dans quelques instants il y aura une minute de silence… » et du coup je piste les fleurs et les drapeaux en attendant qu’un fan vienne déposer son hommage à lui, mais ça n’arrive pas, les gens prennent juste des photos des fleurs et des drapeaux, ou alors ils vont se faire photographier avec les sosies de Batman et Bane, eux aussi entrés dans la salle. Dix roses sur 2800, c’est pas énorme, me semble-t-il. Mais bon, je n’en ai pas amené une seule de mon côté alors…

Au bout de deux heures d’attente supplémentaires, un gars arrive sur scène, et là ça devient de la folie, les gens hurlent (cinq heures d’attente), jusqu’au moment des Chhhuts ! et des Hoouuuu ! et en somme, voilà ce qu’il nous dit : « Bonjour à tous, j’ai un message de Christopher Nolan à l’adresse des fans. Voici ce qu’il a tenu à vous dire : On a annulé hier soir aux Champs-Elysée parce-qu’on ne voulait pas répondre aux éventuelles questions que des journalistes auraient pu nous poser à l’issue de cette projection. Mais aujourd’hui, comme vous êtes des fans et qu’on ne veut pas vous décevoir, on vous le met, le film. Bon, juste un mot sur la fusillade : tuer des gens dans une salle de cinoche c’est pas bien, ces pauvres gens ils étaient là pour voir un film, c’est dégueulasse de tuer de pauvres gens dans un cinéma. Vous qui avez attendu aussi longtemps vous pouvez aussi vous brosser pour la bande-annonce de Gangster Squad car il y avait une scène de tuerie dans un théâtre et comme vous êtes des consommateurs sensibles, on vous épargne ça, okay ? A plus,

Chris

Terrorism again

Si vous vous êtes un fan pur et dur, ne lisez pas ce qui suit. Si vous ne voulez rien savoir sur ce film avant de l’avoir vu, ne lisez pas ce qui suit. Si vous en avez assez de ces types qui donnent leur avis sur des films qu’ils seraient incapables de faire, idem.

Alors voilà. The Dark Knight Rises est un remake du précédent en (beaucoup) moins bien. C’est long et incompréhensible pendant une heure vingt, puis ça devient n’importe quoi jusqu’aux dix dernières minutes qui, à elles seules, sauvent le film. Entre temps, Nolan est tellement à court d’idée qu’il prostitue les noms des personnages pour « twister » le final. Je n’en dis pas plus, mais cela concerne le personnage de John Blake, joué par Joseph Gordon Lewitt. Si, si, réfléchissez. C’est ris-ible (sans jeu de mot).

Pendant ce temps-là, pas une une once d’objectivité de la part des fans. On est ici pour aimer, et c’est tout. Dès que Batman apparaît, ça gueule. Dès qu’il y a ne serait-ce que l’amorce d’une blagounette, ça rit. Quand ça castagne, ça applaudit. Après avoir été apathiques tout l’après-midi durant, le fan s’est mis en mode automatique. Sauf, peut-être, lorsque survient la mort d’un personnage clé (vous avez dit : spoilé ?) : l’une des mort les plus involontairement drôles de l’histoire du cinéma. Même ceux qui adorent l’acteur(trice) en question ont ri. Même ceux qui pleuraient une minute avant ont ri. Même moi, qui me morfondait d’ennui depuis plus de deux heures, j’ai ri.

A la fin, il y a eu une clameur générale. Rien n’entravera le sacre du Chevalier Noir. Ni la tuerie survenue la veille ; ni l’insolente promotion (car oui, la promo continue, quoi qu’en dise la Warner) de ce film mal foutu — mais néanmoins, grandiose. Car un film est un film, une fusillade est une fusillade, et au milieu, il y a l’océan Atlantique.

Dick Grayson

Sortie en salle le 25 juillet 2012