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Cinéma Une interview passionnante de Géraldine Doignon !

Publié par Elodie Kempenaer, le 8 juin 2012

Café Délecta. J’arrive à l’heure après avoir couru pour chopper des piles qui feront fonctionner mon dictaphone sans lequel j’aurais été perdue. Le cadre est assez sympathique. Ca paye pas de mine mais je m’y sens bien, je m’installe et me commande un petit verre de vin histoire de me détendre. Oui parce que je douille. Faudrait pas que je me retrouve sans voix, à ne savoir que dire, à ne savoir rebondir. Je suis si plongée dans mon livre que je remarque à peine que la réalisatrice vient de s’installer dos à moi sur la chaise devant.

Je n’aurais pas eu un éclair de lucidité, nous aurions attendu longtemps la venue l’une de l’autre. On s’installe, on rit un peu, l’échange commence déjà et je n’ai pas le réflexe de mettre en marche le dictaphone. Pas trop grave, la suite sera riche. Julie Esparbes me l’avait dit, Géraldine est très efficace à ce jeu. Je ne lui dis même pas merci d’être venue, je l’assaille déjà de mes questions. Mais rassurez-vous, bien polie, j’ai tout de même glissé mes louanges entre deux questions.

Le Bourlingueur du Net : Est-ce que le thème de la famille est un thème qui vous touche de manière générale ou personnellement, avez-vous vécu ce genre d’événements ?

Géraldine Doignon : Le point de départ de ‘De leur vivant’ est en partie autobiographique. J’ai vécu un deuil récemment . J’ai une toute petite famille et cela m’a marquée parce que c’était quelqu’un d’assez proche. Et j’avais surtout envie de raconter l’après deuil. Quelles sont les traces laissées par le défunt. Comment les autres membres de la famille se construisent eux-mêmes, comment ils se construisent eux par rapport aux autres. L’autre source d’inspiration a été un documentaire où une femme parlait de la mort de son mari et de comment elle faisait pour vivre sans lui. J’avais vu ce documentaire, il y a un petit temps déjà mais il m’avait profondément marquée. Ce qui m’intéresse vraiment c’est d’aborder des sujets que tout le monde connaît. Et la famille est un thème qui touche tout le monde. Tout le monde est confronté à des conflits. Tout n’est pas tout rose. La communication, la connaissance de sa famille. On croit la connaître mais à force de ne plus communiquer, on s’en éloigne. C’est un des points essentiels du film. Arriver à encore s’ouvrir, partager, échanger avec chaque membre de sa famille malgré tout.

LBDN : Est-ce que pour vous le deuil est une chose à vivre uniquement en famille?

G.D. : Non ca nous affecte à deux niveaux, l’individu ; l’individu et son environnement familiale. Je sais que lorsque j’ai perdu la personne dans ma famille, ça m’a moi transformée dans le sens où comme elle n’est plus là, il y a un vide à combler. J’ai essayé de combler ce vide, de me reconstruire à ma manière. Je suis composée de toutes les relations que j’ai avec tous, la famille, les amis, mon couple. Le deuil se fait à plusieurs niveaux. J’ai eu le sentiment d’être en morceau comme le dit un des personnages du film joué par Yoann Blanc. J’adore cette scène car elle est belle. Elle exprime vraiment le fait que nous soyons composés de tous les gens qu’on aime, de ceux qui nous entourent Et lorsqu’on en perd un, un déséquilibre se fait. Alors un travail sur soi doit être mis en place. D’abord un travail seul sur l’acceptation de cette perte puis un travail par rapport aux autres et à nos relations avec eux. Il faut nous rééquilibrer sans pour autant remplacer la personne car chaque personne est unique, chaque relation est unique. Mais il peut avoir transformation de l’amour qu’on avait pour une personne avec d’autres. La nostalgie restera malgré tout. Et cette nostalgie est belle justement. Je ne suis pas nostalgique à la base mais je ne suis pas pour dire qu’il faut absolument oublier et aller de l’avant. Se souvenir est une bonne chose. Même si cela est triste, cela fait partie de nous. Comme par exemple le père qui dans le film appelle la messagerie de sa femme décédée. C’est une chose dure pour lui qui reste tourné vers le passé. Mais pour passer à la suite, nous avons besoin de ce genre de chose, pour que la transition se fasse plus doucement. Moi, j’ai encore le numéro de la personne décédée. Et si je perdais mon GSM, ce serait très dur pour cela. Quand je parcours mon répertoire je tombe sur son nom. Je pense à elle et me dit que plus le temps passe, plus la douleur est moindre. Le père dans le film a encore besoin de parler à sa femme, d’entendre sa voix. A cet instant, il en a besoin et peut être que dans 5 ans, il n’en aura plus besoin. A la fin du film, il écoute toujours sa voix mais ne lui parle plus. Car il a remplacé le dialogue avec sa femme par le dialogue avec la cliente et surtout avec ses enfants.

LBDN : Dans le film, c’est une personne extérieure qui vient rompre le silence de cette famille, pourquoi ce choix ?

G.D. : Comme dit plus haut, parfois, à force de côtoyer quelqu’un, on finit par croire qu’on le connaît mais on le perd, on n’arrive plus à dire des choses simples, vraies. Particulièrement dans des familles à fort passé, à fort historique. L’intervention extérieure d’une personne neutre, ne jugeant pas, ne connaissant rien du passé de la famille, permet une libération de la parole. Cela permet aux savoirs familiaux de se transmettre de nouveau. La cliente de l’hôtel est ici celle qui va jouer les intermédiaires entre le père et les enfants. Le point de départ du film en lui-même, du scénario, c’est un conflit dans la manière de vivre le deuil entre chaque membre de la famille. Puis les enfants ont une sorte d’ingérence sur leur père. J’ai souvent entendu des réactions similaires à celles des enfants au père dans la vraie vie « t’es trop mal, tu peux pas rester là…’. Alors les enfants, maternant le père à outrance, sont choqués de voir arriver cette femme enceinte pour qui le père rouvre l’hôtel. Et qui deviendra sa confidente.
En la prenant à parti, en faisant de cette cliente d’hôtel, sa confidente, le père inverse les rôles et reprend les rênes de ses décisions. C’était aussi intéressant de voir comment chacun allait se ‘servir’ d’elle pour rétablir l’ordre dans sa vie.


LBDN : Isoler la famille dans cette grande bâtisse au milieu d’une campagne déserte est-il un choix de base de votre part ? Un pilier du scénario ?

Oui, c’est en grande partie lié à l’esprit même du film. Ce film a été réalisé, intentionnellement, en Low Budget. Antony Ray, mon producteur et moi voulions faire un film rapide. Et nous nous sommes imposé des contraintes de base dès le début du scénario. Ce qui était sûre c’était que ce film devait se faire rapidement. Avec comme contrainte notamment, celle du lieu unique. La bâtisse étant considérée et filmée comme un comédien à part entière. Et de ce fait, elle a contribué à faire de ce film un huis-clos familiale.

LBDN : Donc, comment avez-vous fait pour que la maison ne prenne pas le pas sur le reste des comédiens ? Quelle a été votre façon de la filmer ?

G.D. : Nous avons fait en sorte que la manière de filmer la maison évolue avec l’histoire, qu’elle change d’aspect en miroir avec les membres de la famille qui se reconstruisent. Par exemple, au début, pour souligner une ambiance lourde, il y a beaucoup plus de plans fixes et plus l’histoire dramatique se dénoue, plus les couleurs deviennent claires, plus la lumière rentre dans la maison.
En faisant évoluer la manière de filmer en parallèle avec l’histoire, la maison s’et fondue dans le scénario et l’a servi au lieu de l’étouffer.
C’est une chance d’avoir trouvé cette maison via Immoweb. Elle était parfaite pour recréer l’atmosphère d’un hôtel et surtout que cela soit crédible aux yeux des spectateurs.
Une énorme somme a donc été investie pour la maison et pour la décoration.
Faire un court métrage n’est pas pareil que de faire un long, parlez-nous du début du projet, de la mise en place, de votre sentiment lorsque vous avez bouclé le tout.
Effectivement, ce n’est pas du tout la même chose. Pour un long, on retire une grande fierté d’avoir su mené à bien cette aventure avec peu d’argent. Il y a aussi la nécessité d’avoir des amis qui s’investissent de manière absolue, à 100%. Tant l’équipe technique que les comédiens doivent y croire autant voir plus que moi. Il y a un engagement financier certes mais surtout un engagement de la personne qui donne de son temps et de son énergie. Et cela est formidable pour moi. Tous ont cru au projet uniquement sur base du scénario et sont rentrés dans l’aventure directement. Ce qui est aussi valorisant c’est de voir mon film distribué un peu partout au Vendôme à Bruxelles, en Wallonie, en Flandres…

De leur vivant


LBDN : Comme vous le dites, cela n’était pas gagné d’avance, expliquez-nous la difficulté actuellement qu’il y a à sortir un film.

G.D. : De moins en moins de gens prennent de risque pour des films comme les miens. Mes films qui ne sont pas des comédies, qui ne font pas jouer des acteurs connus, qui sont fragiles, belges de surcroit. Avec cela, il est de plus en plus difficile de faire bouger les gens dans les salles même s’il en reste tout de même qui se motivent et c’est formidable. Et tant mieux que des gens comme vous permettent à ce genre de petit film d’avoir une visibilité sur la scène cinématographique. En Belgique nous avons d’excellents comédiens, nous avons d’excellents réalisateurs, un cinéma qui bouge. Et c’est bon de mettre cela en avant. C’est via Internet et ce genre de chose qu’on peut espérer amener sur le devant de la scène un cinéma belge plus large.

LBDN : Vous dites ne pas aimer les castings et faire votre choix d’acteur, en dehors de ceux-ci, pourquoi? Comment approchez-vous vos futurs acteurs?

G.D. : Je trouve les castings cruels. Autant pour moi que pour les comédiens. J’ai fait une fois un casting et je n’en ferai plus. Ce que je préfère, ce que j’essaye de faire c’est de les découvrir dans d’autres films belges, au théâtre aussi, surtout. En Belgique nous n’avons pas de directeur de casting comme en France, du moins très peu, trois je crois. Donc il faut qu’un échange se crée, les comédiens doivent venir à nous et nous devons aller aux comédiens. Les comédiens de mon film, je les connaissais depuis des années, je les avais vus évoluer sur scène. J’ai même construit les personnages en fonction d’eux.
J’ai écrit le scénario, je suis allée les voir en croisant les doigts qu’ils acceptent. Les personnages c’étaient eux. Heureusement, tous ont acceptés et ont aimés l’histoire. C’est après que le travail sur la psychologie des personnages s’est fait.

LBDN : Une fois cela fait, comment s’est passé la travail avec eux? Le jeu d’acteur au théâtre étant différent du jeu au cinéma.

G.D. : Comme déjà dit, la psychologie des personnages a été travaillée après. Les rôles étant pour eux, je leur ai fait confiance. Ils n’avaient presque pas joué au cinéma, cela était donc aussi un risque pour nous. Seraient-ils bons, seraient-ils à l’aise? C’est un pari réussi.. C’était chouette aussi pour eux car ils n’avaient pas ou peu d’expérience au cinéma. Suite au film, ce qui fait plaisir, Yoann Blanc a eu des propositions. Concernant la direction d’acteur, il n’y a pas eu de soucis. Nous avons beaucoup répété dans la maison avant. La lumière, les décorations et même la mise en scène a été travaillée un mois avant. Dans le but que les comédiens arrivent à oublier la caméra et toute l’équipe technique autour. Le challenge du film était de faire vivre cette famille, de vivre au coeur de celle-ci, de la faire vivre de manière immédiate et naturelle. Comme j’ai beaucoup filmé en gros plans, ce qui voulait dire que nous étions très proches d’eux physiquement, ce n’était pas évident pour eux d’oublier toutes l’infrastructure ambiante. L’enjeu pour les comédiens étaient qu’ils arrivent à faire abstraction du fait qu’ils soient sur un tournage et qu’ils se parlent comme si ils étaient deux, trois dans la cuisine, dans le salon,…le tournage devant se faire vite, nous avons dû parfois travailler avec deux caméras pour gagner du temps et ils devaient absolument être à l’aise par rapport à cela.
Maintenant dans la justesse de leur jeu, je n’avais pas de doute. En effet le travail est diffèrent au théâtre et au cinéma mais s’il y a une justesse de jeu, une intelligence de jeu, elle se trouve et au théâtre et au cinéma. C’est vraiment le trajet pour arriver à l’émotion et à la justesse qui est différent. Mais je savais que ces comédiens-là avaient ce qu’il fallait pour atteindre cette justesse. De plus, ils n’ont pas joué que dans des pièces classiques, ils ont aussi touchés à d’autres registres et je savais qu’ils étaient bons.

LBDN : Quel genre de cinéma aimé-vous?

G.D. : Ce qui m’intéresse c’est le texte mais aussi le sous-texte, la gestuelle, les non-dits. De ce fait, on compare souvent mes films à ceux de Bergman ou à ceux de certains cinémas d’auteurs de référence, comme par exemple Sautet. Un cinéma français des années 60-70. Un cinéma très humain, proche de la vie, du quotidien. Je peux aussi parler de Susanne Bier, une réalisatrice danoise qui filme en gros plan aussi. C’est-ce genre de film que j’aime. Celui qui ne fait que capter un moment de la vie du personnage, qui capte un bout de vie. Et lorsque le film se finit, le personnage continue à vivre. Shame de Steve McQueen m’a énormément touchée. Un film magistral car très simple mais très fort. Un cinéma qui va au plus près de l’être humain, de son histoire. C’est parler au spectateur de chose qu’il connait, décortiquer des instants de vie. Je suis plus touchée par exemple par une déclaration d’amour filiale que par une déclaration d’amour entre un couple. Notamment dans les Invasions Barbares de Denys Arcand. Je suis cinéphile donc je visionne aussi des films plus dans le fantastique, dans le « faire rêver » mais ce n’est pas ma tasse de thé. Tree of Life aussi m’a marquée. La manière de filmer l’humain était magique. Filmer l’humain et les relations familiales. C’est ce qui me parle et m’influence dans ma propre vie. C’est d’ailleurs pour cela que je fais des films. Pas seulement pour me raconter mais pour un tout petit peu toucher, interroger, intéresser le spectateur.
Un cinéma de réflexion qui va toucher les gens.

LBDN : Encore une fois, merci à Géraldine de m’avoir donné matière à écrire et à échanger. Ravie de cette première interview. Que son second long métrage « Un homme à la mer » soit couronné de succès.

Propos recueillis par Elodie Kempenaer